Nid de vipères...

Publié le par cynic63

Ayant entendu beaucoup de bien sur DOA, et notamment à propos de son précédent ouvrage Citoyens Clandestins, je me suis précipité sur ce Serpent aux mille coupures, histoire de ne pas passer à côté d'une nouveauté qui s'annonçait pometteuse. De plus, la quatrième de couverture avait, à la fois, quelque chose d'engageant mais surtout d'original car elle reprenait trois définitions de dictionnaire: chasselas, cocaïne, mondialisation. Intrigant...
Résumer ce roman, ou plutôt le point de départ de son intrigue, relève d'un exercice bien délicat, tant on a affaire à une construction complexe, mais je vais essayer de faire au mieux...

Dès les premières pages, le lecteur est plongé dans le Sud Ouest de la France, plus exactement à Moissac, au milieu des coteaux. Baptiste Latapie, un des viticulteurs du coin, se dirige vers les terres d'Omar Petit, un métis d'origine sénégalaise, qui a eu, selon les habitants de la région, la très mauvaise idée d'épouser Stéphanie, fille d'un vigneron local, dont elle a hérité des terres. Poussés par la jalousie, Baptiste et d'autres "bons Français" mènent la vie dure au couple dans le but de bien leur faire comprendre qu'on ne veut "pas de macaque à Moissac".
Occupé à vandaliser proprement les vignes de Petit, Baptiste aperçoit une voiture en stationnement avec à son bord trois hommes parlant espagnol. L'un deux, pris d'une envie naturelle, s'avance dans le sous-bois et découvre un motard accidenté. Décision de celui qu'ils appellent "Jefe" : achever l'homme. Manque de chance pour nos trois hispanophones: ce dernier se montre plus prompt, les descend en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, remonte sur sa moto et file tant bien que mal...
Baptiste, qui s'était fait discret, a bien sûr tout vu. L'envie de donner une bonne leçon au "singe" lui est passée avec une rapidité étonnante. Il part se barricader chez lui, bien décidé à se faire le plus petit possible jusqu'à ce que les choses se tassent.
Notre homme à la moto, dont on ne connaîtra le prénom que dans les ultimes pages, trouve refuge chez les Petit. Bien grand mot, à vrai dire, car celui-ci prend littéralement en otages Emile, Stéphanie et leur fille Zoé. Il va les séquestrer chez eux, dans leur propre ferme en attendant d'être en état de reprendre la route.
Dans le même temps, Neris et Cannavaro, deux individus membres d'une Famille napolitaine, arrivent en retard sur les lieux de leur rendez-vous avec des représentants de Don Alvaro Greo-Perez, dont son fils, grand ponte du trafic de cocaïne colombien. Ils sont venus pour parler affaires, étude de marchés, taux de pénétration du produit. Bref, une certaine routine pour des gens qui touchent au bussiness. Ils ne découvrent que trois corps sans vie et décident de maquiller tout ça, en accident de voiture....
Le lieutenat-colonel de gendarmerie Massé du Réaux, dépêché sur les lieux, examinent les cadavres et se rend bien compte, malgré la supercherie imaginé par les deux Italiens (mettre le feu à la voiture), que seul un véritable professionnel a pu abattre ces hommes. Le véhicule, étant immatriculé en Espagne, on fait donc appel aux collègues de Madrid pour en savoir un peu plus. Les services travaillant rapidement, les Espagnols envoient Barrera, un de leur agent spécialiste des narcos-trafiquants, en France car il s'avère bien que Greo-Perez vise à conquérir le grand marché européen....

On l'aura compris: l'intrigue est une véritable toile d'araignée, une pelote de laine que l'on est invitée à dérouler soigneusement, un canevas où chaque fil doit prendre sa place minutieusement. DOA n'a donc pas choisi la facilité en matière de construction de récit. Ceci étant, le lecteur ne se perd jamais dans ce véritable nid de serpents, et ce, pour différentes raisons. Tout d'abord, parce que l'auteur a construit un récit polyphonique dans lequel, tour à tour, les acteurs de la tragédie prennent la parole; y compris les moins importants. Ensuite, et ceci découle peut-être de ce qui a été dit précédemment, en sachant, peu ou prou, qui est qui (à l'exception notoire du motard) ou encore en connaissant les enjeux du roman assez rapidement, on se concentre sur le suspense dont le livre n'est pas exempt, même si cela ne semble pas être sa matière principale. Loin de là...
En effet, on pénètre dans des univers glauques à des degrès divers: on passe de la petitesse d'une France arriérée intellectuellement, repliée sur elle-même, bornée,  au cynisme d'un système dont le trafic de drogue ne constituerait que l' ultime excès: l'ultra-libéralisme mondialisé et dérégulé. Sur ce point, on ne peut que citer Barrera qui, lors d'un dîner chez Massé du Réaux, se livre à un démontage en règle du dit-système: "Les narcos arrivent déjà ici. Maintenant. Il y a la place, les clients, la facilité. Ils suivent les affaires, l'argent. Là où ils sont. La globalizacion, ils ont compris"...
Si certaines scènes se révèlent être d'une extrême violence, notamment celles où le tueur de Greo-Perez, envoyé en France par son patron afin de faire payer celui qui a tué son fils, entre en action, cela se justifie par la froideur, le cynisme d'un univers qui broie tout sur son passage.
DOA n'oublie, néanmoins, pas de régler leur compte aux affreux. A tous les affreux...

Un roman bien construit, rédigé dans un style concis, proche parfois de la langue orale, en mélangeant avec bonheur dialogues et récit ou encore , par exemple, en utilisant les onomatopées. Un style imparable et bien marqué. Et, surtout, un dénouement magistral dans sa narration: le même événement est raconté plusieurs fois mais par des personnages différents à travers de courts paragraphes nerveux qui accélèrent le récit. Superbe...
Pour finir, si on est parfois soulagé ou rassuré par la capacité de certains à se révolter ou, tout simplement, à rester digne, on ressort de ce roman noir plus secoué qu'on ne pouvait le penser en y entrant...

Le serpent aux mille coupures, de DOA, Série Noire, 212 pages (plus post-scriptum)

Publié dans Noir français

Commenter cet article

MiKa 20/04/2009 17:25

Superbe chronique et très alléchante !
J'hésitais à me l'acheter, je pense que je ne vais plus hésiter longtemps ...

cynic63 26/04/2009 10:48


Merci...tu peux lire ce roman avec sérénité (enfin,...par rapport à sa qualité parce que pour le reste, ça secoue)


Hannibal le lecteur 19/03/2009 12:07

Belle chronique.
Le serpent m'attend. Je l'attaque bientôt. J'avais beaucoup aimé Citoyens Clandestins, je ne devrais donc pas être déçu (même si c'est apparemment fort différent).

cynic63 19/03/2009 12:50


Si tu l'es, je serais bien étonné...En tous cas, merci pour le compliment. Ce n'était pas facile de présenter l'intrigue. En tous cas, j'ai passé une excellent lecture qui, si elle est
prémonitoire, devrait être suivie d'autres excellents romans de cet auteur quivaut la peine qu'on se penche sur son travail


DOA 19/03/2009 11:09

Merci pour ta chronique, ici et sur Bibliosurf. Peut-être nous croiserons-nous un jour à l'occasion d'un festival.

cynic63 19/03/2009 11:13


J'ai essayé de faire au mieux, et surtout, de ne pas trahir ni le suspense, ni ce que tu as voulu dire à travers ton livre. Si je t'ai prêté des intentions que tu n'avais pas, n'hésite pas à me le
dire. Amicalement. ps: je refile à la manif (qui passe juste dans ma rue) car je sens qu'il se passe des trucs...


cynic63 19/03/2009 08:45

Merci...
Surtout pour DOA, d'ailleurs. Je crois qu'il fait l'unanimité d'ailleurs. Et c'est tant mieux... Ca fait partie de ces moments de lecture où on se dit qu'on n'a pas perdu son temps...

Dominique 19/03/2009 07:43

Un billet qui rend la lecture quasi obligatoire, très attirant

cynic63 19/03/2009 08:47


oups....J'ai fait une erreur de manip' pour répondre...j'ai ajouté un commentaire. Désolé