Vengeance à l'italienne

Publié le par cynic63

Massimo Carlotto a obtenu le grand prix du festival de Cognac 2007 pour ce roman paru trois ans auparavant en Italie.
Considéré comme un des auteurs majeurs du Noir dans la péninsule, l'auteur nous propose ici une véritable petite bombe de concision, de méchanceté, de vengeance froide. Le tout en moins de 180 pages...

Raffaello Beggiato, truand plutôt minable et cocaïnomane, braque en compagnie d'un complice une bijouterie en plein après-midi. Mal renseignés sur le système de sécurité de la boutique, ils sont surpris d'entendre retentir l'alarme déclenché par la femme du bijoutier en question. Paniqués, ils se ruent à l'extérieur, l'épouse du commerçant leur servant de bouclier humain. Arrive alors une voiture conduite par une jeune femme, Clara. Enrico, son fils de huit ans, est à l'arrière. Une aubaine pour les voleurs qui s'emparent du véhicule et de ses deux occupants. Une course poursuite s'amorce. Pris de panique, complètement défoncé à la coke, Beggiato assassine les otages alors que son complice parvient à échapper à la police, emportant avec lui les fruits du cambriolage. Animé par un code d'honneur bien particulier chez les truands, Beggiatto refuse de donner le nom de son complice tout en le chargeant pour les meurtres de Clara et Enrico. Chose qui ne pose pas trop de problèmes car les deux compères ont agi cagoulés.
Procès, délibérations. Verdict: perpétuité pour Beggiato.
Quinze ans plus tard... Le criminel apprend qu'il est atteint d'un cancer et qu'il ne lui reste, au mieux, que deux ans à vivre. Il veut demander sa grâce pour pouvoir finir ses jours tranquillement et, surtout, profiter de sa part du butin car il sait avec certitude que son complice la lui a conservée. Code de l'honneur toujours...
D'après la loi, c'est l'avis de la victime qui doit faire pencher la décision. Il charge donc son avocat de remettre à Silvano Contin, le père de famille meurtri, une lettre dans laquelle il demande de lui accorder son pardon. Contin, homme qui survit un peu par réflexe, le lui refuse, animé par une haine inextinguible pour ceux qui l'ont littéralement détruit.
Les choses pourraient en rester là mais Silvano mûrit à cette occasion un plan diabolique: il demandera à l'équivalent italien du juge d'application des peines une suspension de la sentence pour raison de santé. Surtout pas par humanité car Silvano a bien l'intention de faire parler Beggiatto et, en premier lieu, de lui faire avouer le nom de son complice qui, à ses yeux et conformément à ce qui a été dit au procès, est l'assassin des siens. Le reste, ce ne sera que justice selon lui et rien ne saurait l'arrêter...

Carlotto, outre les divers rouages de la justice italienne dont il nous fait part ici, réussit à nous tenir en haleine. Une fois le livre en mains, on est happés par cette histoire de vengeance. En deux chapitres, les éléments de la tragédie sont posés avec précision et clarté. Si le lecteur sait à quoi s'en tenir quant aux enjeux de ce roman, il perçoit vite qu'il est aussi, voire surtout, question d'une chose beaucoup plus importante, de bien plus essentielle. Les interrogations se font nombreuses: Que penser d'une justice qui demande l'avis des victimes? Serions-nous capables, sous l'effet de la douleur, de nous montrer pire que celui qui nous a fait du mal? Pourrions-nous nous montrer magnanime à la place de la victime? La vengeance peut-elle combler l'absence ou, à défaut, l'atténuer?
Et surtout: Existe-t-il une hiérarchie dans la douleur???

L'auteur transalpin se garde de juger ses personnages - même si on comprend que son idéologie est à l'opposé de celle des tenants de la justice dure-  mais leur donne vie en les laissant s'exprimer alternativement: Contin et Beggiato sont les deux narrateurs du roman. On ressent, donc, le machiavélisme et la douleur immense de l'un, comme la roublardise et les angoisses de l'autre. Carlotto, par ce choix narratif qui met le lecteur en position privilégié, laisse donc vivre ses personnages, ne les ménage pas sans toutefois les manipuler.
On appréciera le rôle et la fonction attribués aux personnages secondaires: un curé qui prêche pour le Pardon; une bourgeoise abandonnée par son mari qui oeuvre, on se demande si ce n'est pas par dépit, pour les prisonniers; un flic intelligent , qui a tout compris de ce qui se tramait mais qui, au bout d'une carrière bien remplie, aimerait bien en croquer un peu, histoire d'améliorer le tout-venant d'une retraite qui arrive à grands pas; un journaliste réac' qui entend bien faire vendre un peu plus d'exemplaires de son torchon et diffuser ses idées rétrogrades à l'occasion de la sortie de Beggiato...

La crédibilité du récit réside aussi en ce que le romancier a su adapter son style, sa langue en fonction des pensées, des sensations mais aussi du quotidien de ses deux "héros". D'un côté, un homme de classe moyenne qui décide de changer radicalement de vie après le drame qui l'a frappé, comme pour signifier que tout s'est arrêté, et qui ressasse comme une obsession que les autres ne peuvent comprendre ce que veut dire être touché par "l'immense obscurité de la mort". De l'autre, un criminel qui, au bout de quinze ans, songe encore à rouler son monde pour s'enfuir finir sa vie au Brésil une fois sa part récupéré. On notera aussi la précision, dans un langage cru mais adapté, de la description de la vie de taulard (Carlotto ayant fréquenté les cellules italiennes  sait de quoi il parle)
Sans révéler la fin, on relèvera que la mise en oeuvre du plan de Contin nous fait basculer de l'autre côté; celui du Noir le plus sombre et, qu'à la fin, on éprouve une drôle de sensation. Rarement un livre si rapide, si tranchant, si sec a eu un tel effet. Hautement recommandable car dérangeant...

L'immense obscurité de la mort
de Massimo Carlotto (trad.Laurent Lombard), Points Roman Noir, 179 pages


Publié dans Noir italien

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Jean-Marc Laherrère 24/03/2009 09:25

Effectivement un immense roman qui secoue et qu'on n'oublie pas de sitôt.

Tous ceux qui ont aimé ce titre doivent se précipiter sur "Rien, plus rien au monde", encore plus court, encore plus noir, encore plus fort, du ristretto de ristretto.

cynic63 24/03/2009 09:35


Je suis sur "Arrivederci amore"...mais j'ai bien l'intention de continuer à suivre cet auteur...