Marcus, premiers jours...

Publié le par cynic63

Folio Policier vient de ressortir le doigt d'Horace , le premier roman de Marcus Malte(link), et le moins que l'on puisse dire, c'est que cela ne peut que nous réjouir.

Franck, un jeune homme mystérieux et froid, doit livrer une chaîne stéréo de luxe au domicile du député socialiste François Derougerieux. Accompagné de José et Miguel, deux frères d'origine espagnole qu'il ne connaît que depuis très peu de temps, le dit Franck s'acquitte de sa tâche avec méthode, attention et précision: l'homme politique absent, c'est sa femme qui prend possession du précieux colis.
De retour à Paris, Franck se rend dans un club de jazz et écoute quasi religieusement le groupe qui se trouve sur scène ce soir-là. Transporté par la musique, il ne quitte le lieu qu'à l'occasion de sa fermeture et aborde d'une manière inhabituelle Mister, le grand pianiste noir de la formation, lui annonçant tout de go qu'il vient de tuer trois personnes. Le musicien, intrigué par l'étrange mélomane, l'invite à partager quelques verres, histoire de franchir l'aube et, éventuellement, d'en apprendre plus sur ce drôle de client.
Rejoint par Bob, ami de Mister et chauffeur de taxi farfelu, excentrique et féru de poésie, le trio entame un petit tour dans les rues de Paris jusqu'à ce que la radio annonce qu'un attentat à la bombe a détruit la demeure de Derougerieux, laissant ce dernier ainsi que sa femme et sa secrétaire particulière sans vie. Franck n'aurait donc pas menti à Mister...Impossible d'en savoir plus car Franck descend tranquillement du vieux taxi, les quitte et reprend le cours de son existence.

Mister ayant tout expliqué à Bob, les deux compères décident, contre toute logique, de comprendre les tenants et les aboutissants de l'affaire et prennent donc la route pour Brouilly-sur-Seine, le village de résidence du député.
C'est là que l'incroyable vérité est révélée à Bob par une vieille dame, grande amatrice de romans policiers anglais à énigme et ancienne propriétaire de la villa de l'homme politique. Non seulement le lien entre Derougerieux et Franck se fait jour mais le mobile apparaît précisément : Franck avait des raisons bien personnelles de vouloir en finir avec le politicien.
Il va s'agir de retouver le jeune homme, la police, elle, cherchant plutôt du côté du monde des affaires louches; Derougerieux devant être entendu par la justice dans une affaire de fausses factures.

Marcus Malte, alors âgé de moins de 30 ans (le roman date de 1996 et l'auteur est né en 1967), a construit un roman noir classique si on se réfère aux canons du genre, du moins en France.
Cependant, il s'est ingénié à brouiller les pistes - ce qui explique qu'on ne puisse pas en dire beaucoup plus de l'intrigue au risque de casser tout suspense -, perdant son lecteur, détruisant les hypothèses de sens construites par ce dernier au fur et à mesure qu'il les a élaborées durant sa lecture, le guidant dans des directions qui ne se révélent être que des impasses ou des fausses pistes : Quand on pense avoir compris ce qui se trame, comment les pièces du puzzle s'agencent, l'auteur nous mélange à nouveau l'ensemble ou évoque des personnages secondaires, comme les deux frères par exemple, apparemment pour faire diversion.
Mais apparemment seulement car chaque épisode, chaque péripétie, chaque scène choc, comme celle de la rencontre avec un mafieux et son équipe de gros bras, fait sens et s'imbrique dans la construction imaginée par Malte.
De même, tous les passages consacrés à Franck permettent de comprendre, le plus souvent a posteriori ce qui se trame et on saisit alors que la personnalité froide de celui-ci est la résultante de profondes douleurs familiales et personnelles que rien ou presque ne peut apaiser.

Aussi, j'ai été sensible à l'écriture de Malte, à son style. Un style bien personnel, fait de métaphores, d'analogies, d'alternance d'images poétiques et de bons mots jamais lourds, d'ironie mordante comme lors des pages où il évoque Paul-Edouard Leguannec, beau-frère de José et Miguel et patron de bar, qui bichonne son écran plasma comme la septième merveille du monde au point où il ne l'allume jamais....

C'est donc une écriture fine, sensible qui ne verse jamais dans le pathos quand elle s'attache à percer le caractère de Franck, ni dans l'humour brut lors des descriptions de l'intérieur de la vieille madame Marcilly, que tout le monde se doit d'appeler "Miss", eu égard à ses "amis" Poirot et consorts...
En outre, le roman est truffé de référence : à la littérature, aux canons du noir comme dit plus haut (je pense notamment aux galeries de personnages improbables qui peuplent souvent les romans noirs français mais pas seulement), mais surtout au jazz. Un jazz que l'on ressent plus blues, à l'image d'une musique qui accompagne la solitude, le désespoir, la vacuité de l'existence.

Et, en effet, le doigt d'Horace est bien aussi, mais pas seulement, un roman qui nous parle de solitude. Une solitude dont le fond sonore est une musique triste mais pas larmoyante. Si j'osais une comparaison avec Caryl Férey (voir Jambe de feu... et Boîte à gifles ), je dirais que celui-ci a un "style nerveux et rock and roll" alors que Malte rédige dans un "genre posé et blues".

Marcus Malte approche, y compris lors d'une scène d'action ultra-violente, la note bleue à travers un roman noir lent, comme un douze mesures du Delta, mais jamais long, ni ennuyeux.

Le doigt d'Horace de Marcus Malte, Folio Policier (2009), 269 pages

Ailleurs: les avis de polar noir(link) et de just read it! (link)

Publié dans Noir français

Commenter cet article