Qui a tué l'ayatollah Kanuni?

Publié le par cynic63

 

Direction l'Iran et sa capitale Téhéran où Naïri Nahapétian nous propose un voyage noir au pays de la Révolution Islamique.

Mais, avant tout, je me suis demandé dans quelle catégorie classer ce très bon roman. L'auteur a quitté son pays natal à l'âge de 9 ans, s'exprime ici en français (langue du pays où elle vit) et est issue de l'importante communauté arménienne d'Iran... Bref, pas évident....

 

Narek Djamshid, jeune homme ayant vécu en France depuis sa toute prime enfance, se rend, à la veille des élections de 2005, dans le pays de ses parents afin de percer le mystère de la disparition de sa mère dont il n'a plus que de vagues souvenirs, son père observant le plus grand mutisme sur la question. Il est hébergé chez sa tante, Arménienne qui est bien décidée à prendre soin de lui pendant son séjour.

Afin de comprendre ce qui a pu arriver à sa mère il y a plus de vingt ans, il est reçu par Leïla Tabihi, figure politique nationale qui, si elle revendique haut et fort le droit des femmes et remue ciel et terre pour se présenter aux prochaines élections présidentielles, entend demeurer voilée.

Cette dernière, dont on comprendra à la fin qu'elle connaît les circonstances de la disparition de la mère de Narek, doit se rendre au ministère de la Justice où elle a obtenu un entretien avec l'Ayatollah Kanuni, un radical et conservateur mollah, pourtant ennemi idéologique de sa famille,

Qu'importe, elle a promis à Mirza Mozaffar, un ami de longue date et ancien ministre de l'économie du premier gouvernement de la Révolution, dont le jeune beau-frère semble avoir « disparu » dans les geôles du pouvoir, de demander audience au redoutable dignitaire religieux.

Narek accompagne la vieille amie de ses parents et attend la fin de son entretien avec Kanuni. Las, les gardiens de la Révolution font irruption dans les lieux, ceinturent Narek et le « mettent au frais ».

En effet, Kanuni gît assassiné dans son bureau, Leïla se tenant près de son corps.

Cette dernière, très vite disculpée, entend tout faire pour qu'on relâche un individu qui, s'il est considéré ici comme Iranien, n'en demeure pas moins un citoyen français. Elle obtient, grâce à ses relations privilégiées avec des gens importants du régime, rapidement la libération de Narek.

A partir de ce moment, et sans dévoiler l'essentiel de l'intrigue, la jeune écrivain(e) nous entraîne dans une double quête: celle de l'assassin de Kanuni et celle de la disparition de la mère du jeune franco-arméno-iranien (ouf!!!).

Evidemment, le lecteur ne va alors s'intéresser que partiellement à l'ayatollah... mais il découvrira d'autres cadavres dans les placards, enfermés depuis longtemps pour certains, comme il remontera le fil de l'Histoire iranienne récente.
Ainsi, les personnages comme les situations vont se multiplier, formant un véritable canevas permettant à l'écrivain(e) d'élargir son propos afin de composer un roman qui relègue bien vite l'intrigue politcière à l'arrière-plan.

Nous n'irons pas jusqu'à dire que l'assassinat d'un haut personnage de l'Etat, craint par tous, haï par beaucoup, ne sert ici que de prétexte mais l'intérêt du livre réside surtout dans le fait qu'il nous donne à voir un pays bien inconnu de nous (à part à travers les clichés que veulent en donner les médias).

Par exemple, qui savait qu'il existait des « féministes islamistes », telle Leïla, qui portent à la fois le Hedjab et exigent l'égalité des droits?

De même, le fait de choisir un « déraciné » comme Narek et d'en faire l'un des personnages principaux du roman permet d'introduire des épisodes étonnants où l'on côtoie les étudiants iraniens qui ressemblent plus qu'à s'y méprendre à des jeunes Occidentaux, ne serait-ce que dans leurs préoccupations quotidiennes: sex, and drugs and rock and roll, pour résumer grossièrement.

Et puis, la place occupée par les minorités religieuses et nationales, ici les Arméniens, et leur relative liberté dans un pays où, constitutionnellement, c'est le Coran qui fait pratiquement loi, a été une véritable découverte. D'ailleurs, Nahapétian a su, de manière intelligente, nous la faire un peu connaître notamment lors de scènes entre Narek et sa tante, personnage pour lequel l'appartenance à la communauté n'est pas qu'un mot: la dame invitant systématiquement voisins ou membres même éloignés de la famille à partager des repas qui s'apparentent à de véritables cérémonies.

En outre, le personnage de Mirza, pas forcément le plus pur au niveau des convictions mais certainement l'un des plus complexes, constitue l'archétype de l'individu iranien pris entre des positions contradictoires. S'il ne regrette pas son engagement passé, il n'en demeure pas moins attaché à un certain art de vivre à l'occidental et s'il aime sa femme, il ne peut se détacher de sa jeune et brillante maîtresse. Là encore, le lecteur « français moyen » voit l'image qu'il avait de l'Iran se brouiller complètement: des relations adultérines existent bien, surtout parmi la haute société du pays qui ne se prive pas non plus de boire de l'alcool et de se retrouver dans des soirées dignes de la jet set monégasque (j'exagère volontairement...mais on n'en est pas loin).

Pour continuer, on comprend aussi qu'aux pays des Barbus, l'argent non plus n'a pas d'odeur et que l'on peut aisément traiter avec les Satans, petits et grands, dès qu'il s'agit de se remplir les poches et que la frontière entre « conservateurs » et « modérés » n'est pas si clairement tracée qu'il n'y paraît. D'ailleurs, les amis d'hier sont devenus les ennemis d'aujourd'hui et ce n'est pas la moindre des réussites de Nahapétian que d'avoir fait en sorte que l'on ne s'y perde pas.

Naïri Nahapétian n'est peut-être pas une styliste, au sens d'un écrivain qui dynamite la langue et la renouvelle dans sa forme, mais elle écrit dans un style précis et, surtout, sait parfaitement trouver le mot juste qui nous permet d'appréhender la réalité de son pays d'origine.
De toutes façons, cette jeune femme sait raconter des histoires (on insistera sur le pluriel), nous tenir en haleine et nous proposer un véritable voyage.
On serait bien bête de rester refuser une telle invitation...

Qui a tué l'ayatollah Kanuni? de Naïri Nahapétian, Liana Levi (2009), 266 pages et annexes (une vraie mine!!!)

ps: l'avis très positif de Jean Jean (link)

Publié dans Noir français

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Aurore 26/09/2009 19:27


Je l'avais déjà croisé, ta chronique est convainquante, je note car ce mélange polar/social/politique & découverte est bien tenant!


cynic63 27/09/2009 09:22


Je crois que tu peux te laisser aller avec ce livre. C'est sans risque, ça se lit super bien et le ton n'est jamais didactique...


Mariana 21/09/2009 06:45

Lu cet été, j'ai été séduite par les "histoires" qui se tissent au fil de l'histoire. Au delà de l'intrigue, j'ai plus apprécié le côté sociétal et politique d'un pays dont on connait pas grand chose. Une belle découverte.

cynic63 21/09/2009 08:36


C'est assez ça, en effet, car en réalité on se moque bien un peu quand même de savoir "Qui a tué l'ayatollah Kanuni?". Et il est vrai que "les histoires se tissent au fil de l'histoire". De ce
point de vue, c'est très réussi et, si on en apprend beaucoup sur l'Iran, ce n'est jamais sur un ton didactique ou professoral...