C'est du brutal...

Publié le par cynic63

Réédition d'une Série Noire de 1969 à la Manufacture de Livres avec Les louchetracs de Jean Mariolle. Un volume "à l'ancienne" mais qui ne manque pas d'intérêt grâce à son écriture et son réalisme. Entre autres.

Paris dans les années 60.
Max sort de la Santé au bout d'un an. Il retrouve Mado, sa protégée qui lui assure un minimum de revenus rue Saint-Denis.
Il ne perd pas de temps: après avoir fêté sa liberté intimement avec sa "femme", Max part retrouver les membres de l'équipe à laquelle il appartient: Pierrot, Serge, et surtout André Monvoisin, dit "le Vieux", l'aîné, le chef et cerveau de cette joyeuse bande.
Ce dernier, la cinquantaine approchant, en a assez de la précarité de la vie de truand. Il voudrait bien réussir un dernier gros coup. Ainsi, finie la peur des "lardus" (les flics), des concurrents, de la prison voire pire...Notre homme pourrait, grâce à ce dernier exploit, s'occuper à plein temps de son potager et de Marinette.
Monvoisin, homme intelligent autant qu'intransigeant, à la forte influence sur les membres de sa bande, a des ambitions: réussir un casse dans une des bijouteries les plus en vue de la Place Vendôme. Une affaire compliquée, ardue mais qui doit permettre à tout le monde de se ranger, de se mettre au frais. Ou au chaud.
Mais, chacun doit y mettre du sien: l'affaire est réalisable, certes, mais demande du doigté et, surtout, de la patience. Un tel coup ne se réussit pas comme ça. Prudence est donc exigée de tous, pas de risques inutiles.
Seulement, Pierrot, dévoré par sa passion pour les chevaux est totalement fauché. Afin de se refaire, il se lie avec une autre bande et les suit dans le braquage d'une banque. Pour son malheur, l'équipe a été donnée: Pierrot se retrouve donc en prison.
Magnanime, et surtout conscient que la perte de Pierrot peut mettre le "gros coup" en péril, le Vieux décide qu'on fera évader Pierrot lors de son transfert au parquet. Belle occasion, en plus, de s'adjoindre les services d'autres fines lames, si on ose dire...

Mariolle décrit un monde qu'il connaît bien pour en avoir fait partie, à savoir celui des truands parisiens des années cinquante-soixante, et raconte des scènes qu'il a du, ou pu, vivre. Quoi qu'il en soit, le roman est donc fortement teinté d'autobiographie.
Bien sûr, tout cela est délicieusement daté, un peu vieillot mais très agréable à lire.
Par contre, Mariolle (un pseudo bien sûr) ne place aucunement sur un hypothétique piédestal tous ces individus: il se contente, le plus souvent avec une distance froide, de rendre compte de leurs faits et gestes, de les présenter tels qu'ils sont. A savoir: des individus violents, rancuniers, peu soucieux de la vie humaine comme quand ils s'interrogent sur l'éventualité d'éliminer un quidam qui pourrait donner l'alarme lors de la grande opération.
L'auteur, en outre, nous fait découvrir un monde qui a ses codes, ses "valeurs", où les femmes ne sont souvent que des objets sexuels pour le propre plaisir ou le porte-monnaie de ces Affranchis qui n'hésitent pas à les prostituer, y compris quand elles sont leur "officielle". Valeurs et code d'honneur avec lesquels on finit toujours par s'arranger, d'ailleurs...
Si l'humour n'est pas absent de ces Louchetracs, on se surprend à rire un peu jaune car on se dit qu'on n'aimerait pas avoir affaire à eux, surtout après avoir lu le sort qu'ils réservent à celui qui a joué les donneurs.
Que ceux qui pensent retrouver une ambiance digne des Tontons flingueurs se ravisent: Pierrot, Max, Serge et les autres sont de vrais truands qui cognent et flinguent pour de vrai.
De même, Mariolle qui a su retranscrire l'univers de ces voyous, a, avec un certain talent, décrit le monde de la prison de cette époque à travers des pages qui résonnent quand on sait ce qu'il en est de nos jours.
Enfin, si le style s'avère vif, nerveux et truffé de métaphores fleuries, on n'est pas chez Audiard car c'est essentiellement à travers l'argot véritable, donc pas toujours compréhensible au premier abord, que l'auteur donne vie à ces personnages du passé, à leur monde révolu. Qu'on se rassure: pas besoin de sa "Méthode à Mimile" ou de son "ancien argot sans peine" pour "entraver" quelque chose à cet ouvrage qui ne se contente pas d'être un simple témoignage mais bien un véritable roman.

Les louchetracs de Jean Mariolle,  La manufacture de livres (2009), 235 pages

 

Publié dans Noir français

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