Aquarelles noires...

Publié le par cynic63

Il y a des auteurs dont on se demande pourquoi, alors qu'ils jouissent d'une notoriété méritée dans leur pays, très peu d'ouvrages sont traduits.
Russell James, surtout après la lecture de ce Peindre au noir, s'inscrit, malheureusement, dans ce schéma.
Le moins que l'on puisse dire c'est que le Britannique, grâce à ce merveilleux roman qui lorgne du côté de toutes les catégories du Noir, fait un retour fracassant, après Mauvais coups datant déjà de 2001, en langue française. Grâce soit donc rendue à Fayard Noir et à Corinne Julve, sa traductrice.

Nous sommes en 1997, à la veille de l'arrivée de Tony Blair au pouvoir. Cela a son importance tant le New Labour avait généré d'espoirs après pratiquement vingt ans de conservatisme teintée de libéralisme économique intégral qui avait jeté une grande partie de la population dans la précarité, voire pire. Nous y reviendrons plus tard...
Sidonie Keene, vieille Lady digne, intelligente, vit un peu en ermite dans sa riche mais surannée demeure. Elle n'entretient donc que très peu de relations sociales, sauf avec Murdo Fyffe, ami de longue date et, surtout, son agent, son chargé d'affaire dont la mission est de vendre les toiles de sa soeur Naomi, peintre honnie de son vivant, décédée depuis 50 ans et dont la cote ne cesse de monter.
Au cours d'un après-midi agréable, alors que les deux amis prennent le thé, Murdo décède d'une crise cardiaque.
Gottfleisch, marchand d'art obèse et roublard, à la morale plus que douteuse, entend prendre alors la place de Murdo, qui lui avait vendu des "Keene" et traiter directement avec Sidonie.
Pour cela, il doit gagner la confiance de Sidonie et, parallèlement, l'homme étant rusé, il charge Ticky, une de ses âmes damnées, de visiter la maison de la vieille Lady. On ne sait jamais: des toiles inconnues y sont peut-être cachées.
Réticente, celle-ci accepte cependant la main tendue par Gottfleisch, d'autant plus que ce dernier la convainc que les voleurs, en général, reviennent toujours si les lieux les inspirent.
En outre, Sidonie a des soucis qui lui gâchent ses heures paisibles. Angus, le fils prodigue de Murdo, non content d'être un quarantenaire attardé et bon à rien, échafaude un plan pour faire chanter Sidonie. Si cette dernière ne lui verse pas une substantielle rente de façon régulière, il dévoilera le secret qui la liait à son père.
La vieille dame s'en remet donc à Gottfleisch qui lui assure que le fâcheux en question ne reviendra pas la déranger après la petite discussion qu'il a l'intention d'avoir avec lui...

A ce stade, il faut bien avouer que ce n'est qu'un des aspects du roman de Russell James car il nous emmène dans une histoire qui, en réalité, est double. Tout comme ses narrateurs.

Parallèlement à cette intrigue, que l'on qualifiera de "récit cadre" rapporté par un narrateur extérieur, le Britannique donne la parole à Sidonie qui, à la manière d'une confession, nous raconte sa jeunesse.
Jeune fille de bonne famille, issue des classes sociales supérieures, elle et sa soeur, très libérées sexuellement pour l'époque, voyageaient beaucoup dans les années 30. Et, en particulier, en Allemagne.
Introduites dans les milieux dirigeants nazis, les deux Anglaises ont cotôyé Hermann, Heinrich, Joseph et, évidemment, Adolf... Tous ont été représentés par Naomi et ses aquarelles sont rares. D'où leur prix et l'intérêt des marchands d'art ou autres collectionneurs.
Indépendamment des anecdotes relatives au quotidien de ces personnages, le récit-confession de Sidonie permet d'envisager plusieurs choses.
Tout d'abord, la montée du nazisme vécue de l'intérieur, par une étrangère fascinée par ce redressement d'une nation exsangue suite au traité de Versailles (Sidonie souscrivant sans hésiter à la thèse du "Diktat") qui a su retrouver une volonté et une détermination inébranlable.
Ensuite, les "accointances" d'une certaine classe sociale et politique du Royaume Uni avec un régime qui plongera plus tard l'Europe dans le plus meurtrier conflit de l'Histoire mais encore considéré au milieu des années 30 comme très fréquentable. (En aparté, on remarquera que ce point a été évoqué par Ishiguro dans les vestiges du jour)
Enfin, et c'est là que James fait doublement mouche: ces Nazis ne sont pas considérés comme des monstres inhumains, justement parce que décrits par une extrémiste de droite qui ne leur reconnaît qu'une seule "erreur", à savoir la shoah...Ce choix de donner la parole à Sidonie paraît plus que judicieux sur ce point. Oui, les Nazis étaient humains et c'est justement pour cela qu'ils n'en sont que plus condamnables car c'est bien une idéologie meurtrière qu'ils ont édifié, en toute conscience, en modèle absolue.
Effectivement, cela peut déranger, d'autant plus que, comme dit plus haut, si Sidonie se confie, elle n'éprouve aucun remords, aucun sentiment de culpabilité. James laisse s'exprimer son personnage et cette distance ne nous rend que plus inquiétante cette Lady octogénaire.

Pour terminer, car on pourrait disserter longuement, on reviendra au récit cadre qui se passe en 1997.
Un des personnages secondaires, Ticky, petit homme défiguré par un incendie, va rencontrer un jeune désoeuvré du nom de Cy. Une occasion, pour l'auteur comme pour le lecteur, de délaisser Sidonie, son cottage et son passé pour un voyage au coeur du Londres des squats, des mauvaises rencontres et des pervers en tous genres. Un Londres miséreux, triste, désemparé dont beaucoup espérait que les Travaillistes lui rendrait un peu de son lustre.
Comment, à ce propos, ne pas voir une sorte de parallèle entre ce chant du cygne pour Sidonie et son univers d'aristocrate et une naissance pour Cy, le déclassé, l'enfant des rues? Naissance qui, paradoxalement, ne peut se réaliser que dans la destruction....
Peut-être est-ce prêter trop au texte que de dire cela, mais ce qui est certain, c'est que James 
est non seulement un excellent conteur, qui a dû énormément travailler en amont par la masse des références historiques qui sous-tendent son livre, mais il va, de plus, se montrer tout aussi brillant quand il s'agit de mêler les genres: de l'horreur digne des thrillers les plus effrayants d'un premier chapitre, qui sera d'ailleurs repris au milieu du livre, au caractère plus énigmatique que le roman prendra dans ses toutes dernières pages (je me garderai bien de vendre la mèche!!!), on ne peut être qu'impressionné par la maîtrise dont il fait preuve dans ce grand roman à la fois social, politique, historique et policier.
Du très grand Roman Noir, quoi....Et en majuscules...

Peindre au noir (Painting in the dark, 2000) de Russell James (trad.  Corinne Julve), Fayard Noir (2009), 458 pages  
 Peindre au noir
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Publié dans Noir britannique

Commenter cet article

King Coconut 27/10/2009 16:43


Argghhhh, ça donne envie ton article.


cynic63 27/10/2009 18:00


Enlève ton masque, on t'a reconnu...


Michel 26/10/2009 19:52


Fayard à eu la gentillesse de me l'envoyer et comme toi j'ai été enchanté par ce polar
la diversités des thèmes, les personnages multiples font de ce livre un grand polar


cynic63 27/10/2009 18:01


Je vois qu'on est globalement d'accord. Un livre qui mérite vraiment d'être connu


Le vent sombre 26/10/2009 19:24


Merci pour le topo. Comme Fayard noir semble me bouder, je vais attendre que la médiathèque de ma belle cité en fasse l'acquisition.

En fait, quand tu pars picoler du blanc, tu travailles deux fois plus ?


cynic63 27/10/2009 10:50


J'avais programmé les papiers....


alain 25/10/2009 18:05


Je ne connaissais pas. Noté..


cynic63 27/10/2009 10:50


A lire absolument