Anarchy in the Republic...

Publié le par cynic63

Un sacré objet que les éditions Moisson Rouge nous livrent là...
D'abord Sang Futur de Kriss Vila est une réédition d'un ouvrage de 1977 dont le décor est Paris et les acteurs des punks de la capitale.
Ensuite, on voit difficilement comment qualifier en termes simples et rapides ce livre qui tient à la fois du romanesque, du collage, de la poésie trash en prose, du flash hallucinatoire....

Paris, 1977. La capitale française connaît SA révolution punk juste après l'Angleterre. Les membres du White Spirit Flash Club  sont hauts en couleurs: un écrivain nommé El Coco Kid, des musiciens déjantés ayant formé le groupe "White Noize" dont l'un des tubes est une version ultra-sonique et speedée du "Gabrielle" de Johnny (on n'ose imaginer le résultat), un fou furieux dealer et consommateur, Dickkie la Hyène, dont l'un des passe-temps favoris est de dessouder les "stupes", à savoir les policiers de la brigade des stupéfiants déguisés en dealers, Sarah, une transexuelle qui se donne des airs de Star hollywoodienne, Kitty, une jeune punkette qui ne dédaigne pas le saphisme...
Bref, une véritable galerie de désaxés qui ne vivent que pour la défonce, la baise, la baston de fin de soirée (ou de début de matinée, c'est selon...)

On a affaire ici à une multitude de petits tableaux rentre-dedans: destruction d'un "bar de vieux" par la bande, scènes de sexe rapides sans aucune touche de sentiments, évocation de concert apocalyptique, descentes de flics dans des apparts puants et sordides dans le but de coincer tous ces punks dégénérés, plans drague lourdingues, etc....
Tout y passe: y compris un type qui se fiche sous le métro, poussé par un désespoir qui annonce bien la morosité et la lourdeur des années 80 qui arrivent à grands pas.
Kriss Vila semble avoir écrit là comme un recueil d'impressions, une sorte de bréviaire en guise de brouillon tant l'ensemble manque de cohérence. Dommage car il y a de la fougue, du style plus que lapidaire tant la syntaxe est déstructurée mais quelquefois irritant quand l'auteur s'évertue à mal orthographier des impératifs présent (désolé, mon côté prof...), de la volonté de traduire au mieux cette urgence qui existait au commencement du punk.
D'ailleurs, peut-être, est-ce ainsi que ce Sang futur doit aussi être lu? Comme un premier jet, un premier manifeste. A moins qu'il n'en soit rien et que tout cela ne soit que du vent. Mais, encore faudrait-il qu'on en sache plus sur son auteur, ce qui est loin d'être le cas. (Si quelqu'un a des infos, je suis preneur...)


En outre, on a là un livre qui se veut un objet d'art par les multiples collages, photos ou dessins qui en parsèment les pages. Un bel objet punk, en effet, s'approchant dans sa forme de ce que la presse underground a pu produire à l'époque, et même plus longtemps après.
Idéologiquement, on a senti de fortes influences du mouvement Novo, tel qu'Alain Pacadis pouvait en parler: un mouvement qui avait surtout retenu le "No future" et attendait l'anéantissement du monde par une guerre nucléaire.
En l'occurrence, on devrait plutôt dire qu'il le préfigure car le Novo succède au mouvement popularisé par les (très surestimés) Sex Pistols.
Ceci dit, ce n'est absolument pas punk à la manière dont les groupes comme Le Clash ou Sham 69 l'envisageaient, c'est-à-dire extrêmement politisé et clairement marqué à l'extrême gauche.

Alors, au final, que penser de tout ça?
Pas vraiment un roman noir, ni même un roman tout court. Plutôt une sorte d'éructation nihiliste, parfois drôle, parfois agaçante mais toujours intructive sur les prétentions artistiques d'un mouvement qui en était à ses prémisses. Un document, un témoignage, non pas sur ce qu'était, mais sur ce que se voulait être le punk. Certainement.

En matière de punkattitude, si l'on peut dire, on préférera l'école américaine, pour la musique (la nébuleuse Thunders-Ramones ou Cramps) et pour la littérature, entre autres et pour rester en France, des romans de la veine du Ce siècle aura ta peau! du vétéran et survivant Patrick Eudeline.

Sang Futur de Kriss Vila, Editions Moisson Rouge (2008), 155 pages

Publié dans Noir français

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