Vous l'avez certainement remarqué: Ken Bruen fait partie de mes favoris. J'aime sa verve, sa fureur, sa plume acide, ses références au rock and roll...
Bref, je le place au sommet de mon Panthéon personnel, avec quelques autres évidemment...
Un sommet dont il ne descendra pas après la lecture de ce
Dramaturge, quatrième volet des mésaventures de son privé atypique Jack
Taylor.

Multidéfoncé dans les épisodes précédents (
Les non-dupes Eire), Jack s'est acheté une conduite: sobriété, lucidité et abstinence de drogue ou alcool. Il conserve une
addiction aux cigarettes mais, même à ce niveau, il a diminué très fortement sa consommation.
Toujours locataire d'une chambre à l'hôtel Bailey, établissement vieillot mais dont la propriétaire, une charmante veille dame, se montre plus qu'adorable avec lui, Jack s'habitue à sa nouvelle
vie. Toujours très lié à Cathy et Jack, ses seuls proches finalement, il lui arrive même de jouer les baby-sitters avec Serena May, leur fille trisomique de trois ans.
Un jour, Cathy lui demande un service: se rendre à Mountjoy, la prison de Dublin, afin de recontrer Stewart, l'ancien dealer de Jack, qui est tombé pour ses activités illégales.
D'abord réticent, Jack finit par accepter. Stewart veut faire appel à lui car sa soeur est morte. Un accident pour la police; un meurtre selon lui. La jeune fille a été retrouvée en bas d'un
escalier, un livre de Synge, un auteur irlandais du XXème siècle, à ses côtés. Et c'est ce dernier détail qui pousse le dealer à penser que cette mort n'est pas accidentelle car elle détestait le
dramaturge en question.
Pas vraiment convaincu par ce qu'il considère comme une fausse piste, Jack accepte cependant de mener quelques investigations. D'autant que Stewart paye bien. Il n'a donc rien à perdre, à part du
temps dont il dispose, de toutes façons, à foison.
Parallèlement, Taylor est rattrapé par son passé en la personne d'Ann Henderson, une des rares femmes qui a réellement compté pour lui. Mariée désormais à un flic violent, Ann semble
malheureuse et alors qu'elle s'apprête à se confier plus ouvertement à Jack, son charmant mari fait comprendre avec délicatesse à ce dernier que tout ça ne le regarde pas. Notre privé de Galway en
est quitte pour quelques jours d'hôpital et un genou démoli.
Remis de ses blessures, Jack regagne son "foyer" et entend une nouvelle surprenante, coincée entre les commentaires sur la récente guerre en Irak et les vicissitudes des compétitions de
football:
"
Une étudiante a fait une chute dans les escaliers et est décédée sur le coup" .
La brève résonne dans le cerveau désormais clair de Taylor qui fait alors appel à une vieille connaissance de la police afin qu'elle se renseigne et confirme ses doutes: N'aurait-on pas découvert
un livre de Synge près du cadavre de l'infortunée jeune fille?
Ken Bruen, à travers une enquête dont l'argument l'inscrit dans la catégorie des "meurtres rituels", nous livre ici un excellent volume de la série "Jack Taylor".
Si on retrouve, au risque de se répéter, les principales caractéristiques de son écriture comme les références littéraires quasi permanentes, par exemple, on ne peut taxer l'Irlandais de faire du
surplace ici.
En effet, les divers renvois à la littérature, à la musique (
Bruen a souvent très bon goût d'ailleurs) ou même à l'actualité du monde ne servent pas de prétextes à un étalage de
connaissances gratuites. L'ensemble s'inscrit bien dans l'intrigue et se montre à son service. Les évocations de la seconde guerre du Golfe ou du référendum sur le traité de Nice sont l'occasion
pour Bruen, en outre, d'exercer sa causticité à l'endroit d'un monde moderne dont il met en exergue les tares et autres dérives.
Encore une fois, rien ne nous paraît gratuit dans ce roman. Les péripéties secondaires prennent tout leur sens tant elles permettent à l'auteur, ainsi qu' à son narrateur, d'appuyer là où cela fait
mal comme lorsqu'il évoque la justice expéditive exercée par un groupe de miliciens entendant s'inscrire dans la grande tradition de révolte de leur pays.
De plus, on découvre avec
le Dramaturge un Jack Taylor que l'on savait capable de compassion, d'empathie mais qui n'y
arrivait pas vraiment. S'il se montre toujours acerbe, tranchant ou même parfois intransigeant, il développe, ici, une très nette tendance à la magnanimité, y compris vis-à-vis de personnes qu'il
déteste depuis longtemps, à commencer par sa mère par exemple.
Bruen accorde dans ce roman une très large part au passé. A celui de Jack qui se manifeste sous la forme de personnages croisés dans les précédents épisodes (sans que cela ne
désoriente, à mon avis, le lecteur néophyte), comme Ann ou encore le père Malachy, véritable image du rigorisme catholique d'une Irlande qui a quand même, ne l'oublions jamais, enfermé des jeunes
filles "dépravées" dans les couvents des Magdalenes...
Mais, et c'est essentiellement cet aspect qui nous a séduit, Bruen laisse vivre son "héros". Il le maltraite, certes, mais il lui donne sa chance. Comme le dit un personnage, "
On est tous les
deux diminués, mais on continue...on continue et on avance." Même si les vieux démons ne sont jamais loin, ne disparaissant jamais tout à fait, même s'ils surgissent au moment et dans des
lieux où on ne les attend pas ou plus, Taylor continue, essaie, empoigne la vie non plus avec la folie destructrice qu'on lui connaissait mais avec la ferme volonté d'en faire quelque chose de
bien.
Cependant, et malheureusement, alors que l'on a senti pratiquement à chaque page que l'on tendait vers le Mieux, c'est bien la première fois que
Bruen a réussi à me déprimer, lui
qui déclenchait chez moi une sorte de saine euphorie malgré le Noir total de ses écrits. Un paradoxe supplémentaire. Pas le moindre.
J'ai refermé ce
Dramaturge avec la ferme intention de vérifier au plus vite si Taylor y arrivera enfin, malgré une chute des plus
vertigineuses en guise de dénouement.
Mais ça, "
Sin scéal eile" (C'est une autre histoire)...
Le Dramaturge (The dramatist, 2004) de Ken Bruen (trad. Pierre Bondil), Folio policier (2009), 278 pages.
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