Portes du Noir

Mardi 1 décembre 2009 2 01 /12 /Déc /2009 18:40
Je crois l'avoir déjà dit ici et je vais donc me répéter: j'aime les nouvelles.
C'est un genre qui ne pardonne pas la digression, qui exige la concision et le mot juste. Etre un bon nouvelliste est loin d'être donné à tous les écrivains et certains s'y cassent un peu les dents. Voire beaucoup.
Autre qualité de la nouvelle: elle permet une première approche d'un auteur, une prise de contact.
Ce qui a été le cas pour moi en ce qui concerne Emmanuelle Urien et son Court, noir, sans sucre

Un beau petit recueil composé de 13 nouvelles, de longueurs variables, écrites dans une langue tour à tour imagée, oralisée, sans effets superflus mais toujours talentueuse.
Treize nouvelles dont les thèmes sont divers mais qui ont en commun de parler de solitude, de deuil ou de désespoir. Le tout à travers des histoires singulières, des tranches de vie de personnages qui se trouvent à un tournant de leur existence quand ils n'en effectuent pas le bilan.

Sans trop en dire, ce qui serait très dommage, on peut toujours risquer une typologie des textes de ce Court, noir, sans sucre
Emmanuelle Urien aborde avec délicatesse, prudence, pudeur mais aussi réalisme la solitude de la femme.
De la femme violentée qui rêve d'un ailleurs avec un autre à la femme délaissée par son mari et qui sombre dans la folie, l'auteur (désolé, je ne feminise plus ce terme!!!)  nous donne à voir des figures en proie à la solitude car, et c'est bien là que ces personnages se retrouvent, toutes partagent le fait de se retrouver isolée. D'une manière ou d'une autre.
Solitude aussi que celle de cette SDF que personne ne remarque ou de cette mère et de son fils handicapé par une maladie neurologique incurable.
Mais, l'isolement affectif ou social ne se conjugue pas qu'au féminin et Emmanuelle Urien ne l'oublie pas ici quand elle évoque, par exemple, l'existence de l'immigré qui pourtant de par son métier est au contact du monde. Dans son métier seulement, comme nous le dévoile la chute de son texte...

La mort, son approche, le deuil impossible sont des thèmes que l'écrivain aborde également avec une grâce infinie, racontant ou décrivant dans une prose d'où le pathos est exclu, les trajectoires d'êtres humains brisés et qui ne trouvent plus la force de continuer, de poursuivre le chemin tant la perte des leurs a retiré à l'existence son goût, son sel et son piquant. Ce sont d'ailleurs bien souvent les plus courts des textes de ce recueil.

Et puis, l'auteur se révèle être une véritable nouvelliste dans l'art et la manière d'amener ses chutes qui nous surprennent, nous mettent mal à l'aise, nous secouent ou encore nous amusent. De ce point de vue, et ce seront les deux seuls textes que je citerai ici à titre d'exemples, Assistance technique et tristesse limitée qui, quoique très différents de par leur thématique ou leur ton, représentent des modèles de "récit à chute"...Je n'en dirai pas plus...

Emmanuelle Urien nous conte, toujours avec pertinence, les  fractures de la vie, les lambeaux à jamais déchirés de celle-ci. Le tout sans jamais essayer de nous faire pleurer (c'est même souvent le contraire) mais en provoquant chez son lecteur une saine empathie pour ses personnages, même si parfois on sent poindre une forme d'ironie.
Une écriture, comme des thèmes, se situant sur le fil mais qui parvient à rester en équilibre grâce à un talent indéniable.

Court, noir, sans sucre de Emmanuelle Urien, L'être minuscule (2005), 118 pages 
Par cynic63 - Publié dans : Portes du Noir
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Lundi 23 novembre 2009 1 23 /11 /Nov /2009 20:10
Une réédition récente d'un roman "non-noir" de James M Cain, le brillantissime auteur, entre autres, de deux grands classiques: le facteur sonne toujours deux fois et Assurance sur la mort, ouvrages jouissant d'une grande notoriété, en particulier grâce à leurs différentes adaptations cinématographiques.
Ici, avec Mildred Pierce (dont je joins la couverture originale), Cain aborde un autre genre: le portrait de personnage...mais pas seulement. 

Californie, 1931, en plein coeur de la Grande Dépression. Mildred vit entourée de Bert, son mari, et de ses deux petites filles.....Elle n'a jamais vraiment travaillé malgré ses 28 ans. Une situation somme toute banale pour une femme blanche de la classe moyenne à cette époque. Cependant, Mildred ne supporte plus une situation qui la rabaisse: Bert entretient une liaison avec une veuve, ne travaille pas et contribue fort peu aux dépenses de la famille. Il a, en effet, perdu gros suite au krach de Wall Street et, ayant été élevé comme un rentier, il n'envisage pas de prendre un emploi. Cela est tout simplement contraire à sa perception des choses. Seule Mildred se débat pour faire face et assurer de maigres revenus grâce à un des seuls talents qu'elle possède: la cuisine. En effet, elle confectionne chez elle des "pies" sur commande et les livre à ses clientes, qui sont de la même classe sociale qu'elle.
Lors d'une dispute froide, Mildred somme Bert de quitter le domicile et d'aller vivre sa vie. Dès lors, la jeune femme va devoir se battre, se démener, tout faire pour garder la tête hors de l'eau et, surtout, satisfaire les goûts de luxe de Veda, sa fille aînée de 11 ans, qui manifeste déjà un caractère dur et sans concession.
Muée par une extrême bonne volonté mais peu consciente des difficultés qui attendent une femme seule, sans formation professionnelle spécifique, Mildred va alors arpenter les agences de placement, parcourir les annonces de journaux, essuyer des humiliations jusqu'à ce que le hasard lui donne un premier coup de pouce: elle prend un emploi de serveuse dans une petite cafétéria d'Hollywood, sympathise avec Ida, une serveuse expérimentée et rencontre Monty, un séducteur, en apparence membre de la bonne société.
Travaillant dur, se tuant littéralement à la tâche, Mildred doit en plus affronter une terrible tragédie personnelle mais aussi cacher à Véda la vérité sur le travail qu'elle exerce: l'enfant percevrait sa mère comme un être inférieur, une vulgaire domestique qui ne lui inspirerait que du mépris tant la honte serait partagée par toute la famille...Et c'est exactement ce qui se passe lorsque Véda découvre le secret de sa mère.

Mildred parvient, néanmoins, à regagner l'estime d'une fille qu'elle aime aveuglément -et c'est vraiment un euphémisme tant les sentiments de la mère pour l'enfant dépassent les limites du concevable-  lorsqu'elle décide de monter sa propre affaire, bénéficiant de soutiens divers, matériels, financiers et humains.
Les heures sombres semblent loin: le restaurant prospère, d'autres établissements ouvrent, Monty semble amoureux de Mildred, Véda s'épanouit tant sa mère ne lui refuse rien et lui permet d'approcher la Haute-Société californienne. En pratiquement dix années, Mildred parvient à devenir une femme d'affaires respectée doublée d'une mère dévouée à sa fille adorée...
Mais, on perçoit vite que cet accomplissement de l' "american dream" ressemble plus à un colosse aux pieds d'argile qu'à un édifice bâti pour durer et traverser les grandes dépressions de l'existence...


James M Cain
a composé un magnifique roman, certes très classique dans son écriture qui peut paraître, à certains moments, datée (la traduction de 1950 n'a pas été revue), mais qui prête à des niveaux de lecture multiples.

Tout d'abord, il nous donne à voir le combat d'une femme face à l'adversité, délaissée par un mari qui ne s'aperçoit pas de ses propres manquements, qui lutte pour exister, dans le sens le plus trivial du terme, et pour s'affirmer en tant que femme dans une société faite pour les hommes. Une femme qui, tantôt, se montre digne, tantôt, se plie aux règles sociales édictées par d'autres comme si elles étaient inscrites dans la pierre telles les tables de la loi. On perçoit toute l'ampleur des difficultés que Mildred doit affronter à la lecture de certains épisodes parlant comme, par exemple, lors de cette conversation avec Miss Turner, directrice d'une agence d'emploi, qui lui fait comprendre qu'il est déjà ardu pour une femme  hautement qualifiée de s'en sortir et qu'elle n'a rien pour elle.
De même, les multiples dialogues entre l'héroïne et Madame Gessler, une voisine qui l'apprécie, nous éclairent sur une certaine conception de la place de la femme américaine: "Cette chère vieille Nature, mon petit, nous savons tous qu'elle n'est pas folle. Car la femme libre ensuite retourne à la cuisine où est la place de n'importe quelle femme". On ne peut plus explicite, il me semble...

Ensuite, Mildred Pierce constitue un véritable roman tendant vers le drame familial, la perversité le disputant à la passion, la duplicité à la sincérité. Sincérité de Mildred pour sa fille qui, et on ne risquera pas d'interprétation hasardeuse, semble s'acharner à la détruire, y compris en se mettant elle-même en danger. Véda représente alors le Démon qui n'apparaît Ange qu'aux yeux d'une mère dont on se demande parfois si elle-même ne souffre pas de troubles affectifs graves, tant leur relation se conjugue au mode sado-masochiste...
Enfin, pour conclure, on peut, sans trop s'avancer, affirmer qu'on tient là un joli portrait de femme. Un portrait tout en contraste, en nuance, alternant les couleurs froides (les faiblesses de Mildred face à sa fille mais aussi envers les hommes) et les couleurs chaudes (ses forces, notamment son sens des affaires qui n'occulte pas sa générosité).

Cain
s'est montré sur ce point un portraitiste patient, soucieux du moindre détail relatif au décor comme à son héroïne, se révélant souvent ironique mais excessivement bienveillant pour elle même si, en filigrane, une critique de l'argent roi et de ceux qui le vénèrent apparaît sous sa plume.

lu dans le cadre de ce défi: link
Mildred Pierce (1941) de James M Cain (trad. Sabine Berritz), L'Imaginaire Gallimard (2009), 406 pages (+ DVD du film de Michael Curtiz avec Joan Crawford dans le rôle titre inclus)
  
Par cynic63 - Publié dans : Portes du Noir
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Dimanche 18 octobre 2009 7 18 /10 /Oct /2009 09:00

 A l'occasion de ma lecture d' Un pied au paradis de Ron Rash, de diverses discussions à son sujet (notamment sur l'écriture de certains auteurs étatsuniens), un formidable petit roman m'est revenu en mémoire: Montana 1948 de Larry Watson. Je l'ai donc relu.
Comme son nom l'indique, l'action se déroule dans cet Etat du Nord des Etats-Unis quelques années après la Seconde Guerre Mondiale.

David Hayden, le narrateur, se souvient, quarante ans plus tard, de cet été 1948 lorsqu'il avait 12 ans.
Fils unique de Wesley, le shérif du Comté de Mercer, et de Gail, secrétaire au greffe du tribunal, il vit heureux dans la petite ville de Bentrock, entouré qu'il est par le vieux Len et sa femme Daisy et surtout de Marie Little Soldier, Indienne qui est une sorte de « nurse » domiciliée chez eux.
Comme beaucoup de gosses de son âge et de sa région, il adore la nature, la chasse, la pêche et autres activités de plein air. C'est pour cela qu'il attend avec impatience certains week end et surtout les vacances où s'offre à lui une éventualité presque magique: les visites, ou séjours, rythmées de promenades à cheval, au ranch du grand père Julian Hayden, homme imposant, autoritaire, capable également de jurer comme un charretier. Un homme qui, respecté et craint par toute la petite communauté de Bentrock, a atteint une position de notable, en qualité de propriétaire terrien parallèlement à ses années d'exercice de la charge de shérif; charge qu'il a « léguée » à Wes. Une statue du Commandeur, pour tout dire, qui a instauré une dynastie et le réseau lui permettant de se perpétuer.
Un jour, Marie tombe malade. Gravement malade. Elle est prise de quinte de toux alarmantes, a une fièvre de cheval qui ne veut pas baisser et ne peut, donc, plus faire grand chose dans la maison.
Gail, qui a pourtant développé une crainte de la maladie à la limite de la paranoïa, décide qu'elle restera ici. Hors de question de la renvoyer à la réserve; elle fait partie de la famille.
On fait donc appel à oncle Frank, le frère de Wesley, médecin compétent et héros de la Guerre dans le Pacifique, afin qu'il examine et fasse preuve de ses talents pour guérir Marie.
Las, à la simple évocation de son nom, Marie est prise de panique, hurlant, suppliant pour que les Hayden renoncent: elle ne veut pas être touchée par Frank.
Persuadé qu'il s'agit là d'un délire provoqué par la fièvre ou par l'habituel superstition des Indiens, Wes fait venir Frank qui, malgré ses cris, parviendra à examiner Marie. Le diagnostic est préoccupant: la jeune fille est atteinte d'une pneumonie.
Semblant se rétablir tout doucement, la jeune fille est cependant découverte morte un lundi après-midi par Gail à son retour du travail.
Cette dernière, à la tristesse sincère qu'elle ressent, éprouve conjointement un fort sentiment de culpabilité: Marie, dont on avait fait en sorte qu'elle ne soit jamais seule à la maison depuis sa maladie, avait, exceptionnellement, passé son dernier après-midi en solitaire. Au surplus, la défunte s'était confiée à elle: sa terreur face à Frank était justifiée: le docteur faisait des « choses » avec ses patientes, particulièrement lorsqu'elles avaient la peau rouge...
Se confiant à Wes en cachette de David qui, comme beaucoup d'enfants se débrouille pour tout entendre, elle espère que son mari fera son devoir, qu'il cherchera à démasquer son frère.

Celui-ci va alors se retrouver face à un choix cornélien: le sens de la famille le disputant au sens du devoir...

D'autant que chez les Hayden, on l'a, le sens de la famille et que le patriarche n'entend pas qu'on détruise tout ce qu'il a bâti, parfois de manière un peu limite quant à la loi qu'il était pourtant censé incarner.

Un roman superbe, écrit dans une langue simple mais aux mots choisis avec une rigueur étonnante, Montana 1948 ne souffre d'aucune faiblesse tant dans son intrigue que dans sa narration.

Dans une petite société marquée par la religion, le poids des traditions, le souci de paraître aux yeux de la communauté, un véritable drame -on pourrait même dire tragédie tant le poids du destin et le sens du devoir entrent en jeu ici- va se dérouler.On assiste, à travers les yeux d'un jeune David, à la décomposition, non pas d'un monde, mais d'une cellule familiale comme de l'univers d'un enfant qui découvre, petit à petit, que le bonheur simple, la stabilité, l'équilibre des choses peut s'écrouler avec une facilité déconcertante mais aussi que les adultes ne sont peut-être pas ce qu'ils veulent bien montrer.

Watson traduit bien les sentiments d'un enfant qui, peu à peu, modifie sa vision sur les choses et les êtres, sur cet oncle Frank qui passe de héros à paria ou sur son propre père qui se révèle être un individu pas si faible que cela.

Cela respire les sentiments forts, surtout pas la mièvrerie, l'humanité, entre autre, quand David, qui, encore une fois, nous rapporte ce récit à 52 ans, évoque son amour pour son père ou sa mère, les signes d'affection que ceux-ci, désormais disparus, lui témoignaient ou également quand il avoue son trouble face à la magnifique tante Gloria, la femme de Frank, objet de sa première émotion sexuelle de pré-adolescent qui va grandir très vite sous l'influence de ces derniers mois de 1948.
Et puis, la nature est présente, une nature immense dans un Montana bercé par un vent qui affole Gail, lui donnant des envies de départ pour la « vraie » ville, seul lieu où son mari, tout comme elle, pourront enfin devenir eux-mêmes.
Enfin, on ne saurait taire le racisme omniprésent, Watson l'évoquant avec une finesse rare, ne forçant jamais ses effets: du petit racisme « ordinaire » vis-à-vis d'un peuple parqué dans une réserve, en passant par les réflexions d'un Wes qui ne leur fait jamais confiance à celle d'un grand-père qui lui, les déteste tout bonnement, si on ose dire.

On aimerait bien que ce premier roman de Larry Watson soit réédité. Au pire, il reste les bouquinistes ou les médiathèques. C'est bien dommage.
Si, ce livre a une faiblesse finalement: il est presque trop court...


Montana 1948 (Montana 1948, 1993) de Larry Watson (trad. Bertrand Péguillan), 10/18 Domaine étranger (1998), 209 pages

ps: pour une fois, je commets une petite entorse car je joins, non pas la couverture de la dernière édition française, mais d'une édition américaine.

Par cynic63 - Publié dans : Portes du Noir
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