L'Eden selon Rash...

Publié le par cynic63

 

Caroline du Sud, un Comté isolé et rural des Appalaches, début des années cinquante. Tels sont le décor et l'époque du drame qui va se jouer dans Un pied au paradis, premier roman de Ron Rash.

Holland Winchester, jeune homme bagarreur et héros de la Guerre de Corée, disparaît. Sa mère est persuadée qu'il lui est arrivé le pire, d'autant plus que son pick up n'a pas quitté la cour de la ferme. Le shérif Will Alexander se rend alors chez les Holcombe, les voisins immédiats du disparu, et soupçonne très vite, tout comme celle qu'on appelle « la veuve Winchester », Billy, un courageux fermier handicapé par la polio depuis sa prime jeunesse. Le mobile est tout trouvé et évident: Holland, aussi violent que joli coeur, aurait séduit Amy Holcombe, la jolie et sensuelle jeune femme de Billy. Un drame de la jalousie tout simple.

Seulement, Will a beau tourner, et retourner, les environs de la ferme Holcombe, faire déplacer des dizaines d'hommes pour découvrir le moindre indice, il ne trouve aucune trace et, encore moins, le corps de Holland.

Au risque de ne pas paraître original par rapport à ce qu'on peut lire sur la blogosphère et autres sites littéraires, on peut dire sans aucun doute que Ron Rash a bien marqué de nombreux points pour une première tentative romanesque.

Tout d'abord, par le choix qu'il a fait de multiplier les narrateurs. Non seulement, cela lui a donné la possibilité de varier la langue, les modes d'expression, le parler mais encore d'apporter des éclairages tout différents sur les événements, leur cause comme leurs conséquences. En l'occurrence, le regard porté par Amy sur le drame est plus que signifiant tant il est porteur de douleur mais aussi d'amour.
Sur le même plan, les diverses voix narratives ( cinq au total) permettent donc à l'auteur de sonder la psychologie profonde des personnages, de mettre à jour les tiraillements, les errements comme les certitudes des uns et des autres, de, par exemple, rendre compte de la force du lien unissant Amy et Billy ou, au contraire, de la dérive des sentiments entraînant Will et sa femme Janice vers la mort de l'amour.

En filigrane à l'intrigue, la présence de Carolina Power, société qui rachète petit à petit les moindres hectares de la vallée dans le but de la transformer en lac pour l'alimentation d'un barrage, rythme lentement le déroulement de l'histoire comme le déclin d'un univers qui trouveront, l'un et l'autre, leur fin 18 ans plus tard.  Et, ce sont dans les dernières 60 pages du roman que les conséquences terribles de l'engloutissement de ce monde prendront leur forme définitive: au fur et à mesure que les vivants s'immergeront, les morts remonteront à la surface tel un passé qui refuse de disparaître à jamais.

Si Ron Rash a composé un beau et bon roman, tant dans sa forme, peu originale, certes, mais encore fallait-il la maîtriser (n'est pas Faulkner ou Thompson qui veut), que dans le traitement de thèmes bien humains ou dans son regard magnanime sur ses personnages, il nous semble que certains ont bien trop vite crié au chef d'oeuvre.

Certes, c'est très référencé écriture « white trash » ou « southerner », mais on n'est pas encore chez Cormac Mac Carthy, Faulkner voire, comme on l'a entendu, Steinbeck.
Oui, c'est bien souvent d'une poésie terrienne, simple mais de bon goût et dont on aimerait bien que beaucoup de nos écrivains dits « du terroir » s'inspirent au lieu de nous resservir leur style suranné à l'arrière goût de nostalgie d'un passé magnifique qui n'existe que dans leur esprit rétrograde.
Oui, encore, ces personnages, modestes, rudes au mal et à la tâche, aux prises avec une terre et une nature bien ingrate avec eux, sont plus qu'attachants (ils sont, effectivement, « aimables » au sens strict) malgré leurs superstitions diverses mêlées, paradoxalement, de rigorisme religieux.
Oui, enfin, on a envie d'en savoir plus, de continuer sa lecture malgré un suspense assez vite annihilé.

Mais, il semble qu'à trop forcer le trait sur certains points, comme le parler « péquenot », il y a des moments, très peu nombreux heureusement, où l'on frôle l'overdose.
Et puis, surtout, il manque un certain souffle épique, peut-être dû à l'étroitesse, dans tous les sens du terme, de l'univers de ce Pied au Paradis pour que l'on soit totalement convaincu.
Ces restrictions, ces nuances de jugement nous empêchent d'attribuer la mention « excellent » à ce roman.
Il se classe, néanmoins, dans la catégorie des « bons, voire très bons ».

Déjà, le signe qu'il est plus que recommandable.

Un pied au paradis (One foot in Eden, 2002) de Ron Rash (trad. Isabelle Reinharez), Editions du Masque (2009), 261 pages

ps: l'avis enthousiaste de Pierre(link), les avis plus nuancés de Jeanjean (link) et de Jean-Marc (link)

Publié dans Noir étasunien

Commenter cet article

Mariana 22/10/2009 07:04


En cours de lecture, pas convaincue....pour l'instant.


cynic63 22/10/2009 11:57


Il faut attendre et s'habituer à l'écriture...


jeanjean 16/10/2009 09:28


D'accord avec toi.
Tiens, on parlait de Larry Watson, de Tom Savage, et j'ai aussi pensé à un dénommé Kent Haruf et au très beau "Colorado blues", paru il y a quelques années (on le trouve en poche chez 10/18 il me
semble). Si t'as un moment...
@+


cynic63 16/10/2009 10:05


Je vais essayer de le trouver. Le Larry Watson n'est plus vraiment disponible, sauf d'occas'. Mon post sur "Montana 1948" sera publié dimanche. Je l'ai effectivement relu d'une traite et
l'impression est toujours la même...à+


Pierre FAVEROLLE 16/10/2009 09:17


Effectivement, j'ai pris beaucoup de plaisir à dévorer ce livre. Merci pour le lien.


cynic63 16/10/2009 10:03


De rien, c'est normal.