Les fleurs de Ken

Publié le par cynic63

Ca fait longtemps qu'on n'a pas parlé de notre Irlandais préféré. Avant de continuer la lecture des aventures du déjanté Jack Taylor, un petit post sur un ouvrage "hors-série" du natif de Galway.
Tout comme dans Hackman blues ( Bruen of Brixton... ), Ken Bruen nous emmène faire un petit tour à Londres. Avec un tel guide, inutile de dire que la visite sort des sentiers balisés par l'office de tourisme de la capitale anglaise...

Mike Shaw, le narrateur de cet En effeuillant Baudelaire, est un simple comptable, sans illusion, qui mène une vie étriquée et monotone, chose dont il est parfaitement conscient. Un soir de désoeuvrement, il rencontre dans un pub Laura, jeune fille délurée, aux manières directes et au langage souvent relâché.
Fasciné par cette rencontre, Mike s'en confie à Brad, son brillant ami d'enfance et homosexuel assumé, qui le met en garde étant certain que cette fausse ingénue s'avèrera être la source de nombreux problèmes.
Peu importe, Mike rappelle Laura qui, visiblement, si elle n'a plus trop de souvenirs de lui, accepte néanmoins de le revoir. Après une sortie des plus avinées, les deux tourtereaux se rendent chez la Belle, tombent nez à nez avec Harry, le père de la demoiselle qui se révèle être un individu fantasque, tant dans ses vêtements, que ses paroles ou ses manières. Vieux beau sur le retour, fan absolu de Baudelaire, riche et influent, Harry débarrasse le plancher rapidement: il doit aller retrouver une de ses conquêtes. Laura et Mike font ce qu'ils ont à faire mais ce dernier comprend vite que le caractère guerrier de la sexualité de le jeune fille est lié à Harry et que l'ensemble n'est pas joli, joli...
Finissant par gagner la confiance du père qui voit en lui un brillant avenir, de la fille qui sent qu'il est plus que ce petit comptable très anglais, puis d'une mère pas si innocente qu'elle n'y paraît, Mike va se trouver entraîné dans une histoire où vont se mêler l'argent facile, le sexe, la défonce sous toutes ses formes, la trahison, les morts violentes et la manipulation. Reste à savoir qui gagnera à ce jeu du manipulateur, qui dominera l'autre, qui se fera "baiser", au propre comme au figuré, pour employer la terminologie de l'auteur.


Avec Ken Bruen, on est toujours bien servi: une écriture vive et percutante, un sens de la formule et des bons mots aigu, une galerie de personnages tous plus barrés les uns que les autres sont en général au menu. Ce roman n'échappe pas à la règle.
En outre, notre auteur ne s'embarrasse pas de tergiversations, de tours ou de détours au niveau de l'intrigue. Il va droit au but et entraîne son lecteur dans une sorte de tourbillon narratif hallucinatoire tout en maîtrisant les éventuelles sorties de route. Au pire, il s'en sort par un habile rebondissement qui, loin de nous pétrifier, nous fait décoller à l'image des lignes de coke que les uns et les autres inhalent joyeusement.

Soumis à une telle déferlante, on risque cependant d'occulter la dimension sociale de l'oeuvre. Non pas que Bruen verse dans la dénonciation militante façon "poing levé" car cela n'est pas le genre de la maison.
C'est beaucoup plus complexe chez lui car la critique d'un monde de faux-semblants, de "yuppies" ou autres "golden boys" friqués et dépravés, soucieux de faire du fric par tous les moyens, de personnages minables ou lâches ayant des comptes à régler avec un passé parfois douloureux, est véhiculée justement par ce qui peut ressembler à du pur délire romanesque. On aurait tort de réduire Bruen à ce dernier point.

Reste que l'ensemble est parfois réjouissant, souvent hilarant, toujours virtuose et que si on ferme le livre avec la sensation, désormais normale avec Bruen, d'en avoir pris plein la tête, on sait pertinemment qu'on a bien fait de s'embarquer dans ce nouveau "trip" qu'il nous a proposé, qu'on repartira la prochaine fois sans problème. Si c'est lui qui nous transporte, qui décide de l'itinéraire et de la destination finale.

ps: l'avis d'Yvon (link)

En effeuillant Baudelaire (Dispatching Baudelaire, 2004) de Ken Bruen (trad. Catherine Cheval et Marie Ploux), Points Roman Noir (2009), 216 pages
 

Publié dans Noir irlandais

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Le vent sombre 13/11/2009 19:10


Pierre, c'est un Bruen plutôt différent de ses séries dans ce livre là. Ce n'est, comme toujours, pas très long à lire et c'est plutôt drôle. Donc, comme Christophe, je te dis : pourquoi pas ?


cynic63 13/11/2009 19:38



On est d'accord: au pire, on oublie...mais on a toujours un sentiment réjouissant avec Ken. Purée, j'attends qu'il nous le ponde son chef d'oeuvre...



Pierre FAVEROLLE 12/11/2009 09:43


Je suis un fan de Bruen, mais surtout de Jack Taylor. J'ai adoré London boulevard, un peu moins Hackman blues. Mes amis m'ont déconseillé ... Baudelaire. Après ton papier, j'hésite !


cynic63 12/11/2009 17:57


Au pire tu risques quoi??? Un livre que tu oublieras vite si ça ne te plaît pas mais qui t'auras fait encore du bien (je suis bargeot peut-être: pour moi les livres de Bruen font du bien...)


Eireann Yvon 11/11/2009 13:03


Salut.
J'aime bien les romans hors série de Ken Bruen, celui-là et « Hackman blues », mais moins « Rilke au noir »
A bientôt.
Yvon


cynic63 11/11/2009 16:28


J'avoue que je ne les ai pas tous lus mais jusqu'à maintenant aucune déception


Le vent sombre 11/11/2009 11:51


Moi qui n'aime pas plus que cela Bruen (styliste impeccable et très drôle par ailleurs mais que j'oublie vite), j'avais beaucoup apprécié ce très corrosif En effeuillant Baudelaire.

Pour une fois dans les one shots de l'Irlandais, il y avait une critique au vitriol de la société libérale londonienne, une haine salutaire des classes dominantes qui donnaient un sens à sa
virtuosité. Hackman Blues présente la même folie cruelle et une dénonciation identique, mais cette fois-ci dans le sous-monde londonien.


cynic63 11/11/2009 16:31


Je suis assez fan de tout Ken Bruen pour, comme tu dis, son style et son côté corrosif. Le "hic", s'il devait y en avoir un, c'est, comme je le dis à la fin du papier, qu'on passe à côté de la
critique sociale à cause de son style apocalyptique. Ce n'est que mon avis mais j'ai un peu le sentiment que l'écriture hallucinée pourrait faire oublier le reste...