Des nouvelles de Dashiell...

Publié le par cynic63

On va encore parler un peu d'Hammett ici avec ces Histoires  de détective (vol.1) éditées pas 10/18 en 2002. A cela, plusieurs raisons:
Tout d'abord, parce que Moisson Rouge a été retraduit cette année et que la traductrice, Natalie Beunat, préface ces 13 nouvelles.
Ensuite, parce que la lecture du Hammett de Joe Gores (2009, année Hammett?) m'avait, malgré quelques petites réserves, globalement beaucoup plu, en grande partie parce que ce roman semblait correspondre à l'idée que je me faisais de ce grand auteur et qu'il m'avait un peu plus éclairé sur certains aspects de sa personnalité ou de sa vie.
Enfin, parce que les titres proposés ici sont très anciens, s'inscrivant dans une période comprise entre juin 1923 et juin 1924. Donc tous bien antérieurs aux différents chefs d'oeuvre composés par l'écrivain.
 

Tous les textes du recueil ont d'abord été publiés dans des revues, Black Mask étant la plus célèbre.

Mais, avant d'aller plus loin, je trouve que l'intérêt réside, entre autres, en ceci que l'ouvrage ne présente pas que des histoires bâties autour du privé de la Continentale. Les personnages des textes qui n'entrent pas dans ce que, communément, on désigne par The Continental Op Stories ne sont pas exempts d'intérêt: de la femme en désamour qui veut quitter son mari dans Aux dépens d'Eloise Morey, à l'homme qui a passé sa vie à fuir ou à se terrer de L'homme qui avait peur des armes à feu (presque un conte moral d'ailleurs) en passant par Steve Threefall, bringueur à la gouaille bien aiguisée et pourtant prêt à sauver les jeunes filles innocentes des griffes de la pègre dans Cauchemar Ville, Hammett nous présente, déjà avec cette concision extrême qu'on lui (re)connaîtra plus tard dans ses romans, une galerie de « héros » bien humains. Sur ce point, d'ailleurs, tous les personnages, principaux comme secondaires, de toutes les nouvelles, y compris celles mettant en scène le privé anonyme de la Continentale, sont bien caractérisés, décrits par de petits paragraphes secs et précis.
Bien sûr, on perçoit les prémices du fameux behaviorisme car le personnage est constitué par ce qu'il fait ou ce qu'il dit, à travers des dialogues percutants dont on ne soulignera jamais assez la qualité.

Les thématiques abordées par celui que l'on appelait  "Sam" sont, de la même manière, déjà présentes: dissimulation, faux semblants, usurpation d'identité, chantage, voir le dernier obstacle ou encore corruption à grande échelle comme dans, encore une fois, Cauchemar Ville,  texte, à mon sens, le plus original de l'ensemble qui préfigure, de surcroît, les qualités d'écriture cinématographique de l'ancien détective de Pinkerton.

Enfin, il y a bien du Sam Spade chez ce privé qui n'hésite pas à se montrer "borderline" avec les procédures légales quand il s'agit de coincer les coupables: prêt à payer de sa personne en s'enivrant plus que de raison avec un suspect à Tijuana dans Au fer à cheval d'or, extrêmement tenace quand il s'agit de mettre la main sur des escrocs sans vergogne comme, par exemple, dans  La mort du Docteur Estep et surtout terriblement rusé et intelligent pour démasquer les menteurs et autres tricheurs en tous genres à l'image des arnaqueurs que l'on croise dans L'incendiaire ou les doigts glissants. La grosse différence, selon moi, étant qu'il est beaucoup moins tourné vers les autres, dans le sens où il fait preuve de bien moins de compassion ou de sentiments altruistes que Spade comme dans Qui a tué Bob Teal?, nouvelle où s'il se montre triste, ou désolé, de la mort de son jeune collègue dans les premières pages, ces sentiments s'estomperont bien vite...

 

J'ai aussi particulièrement apprécié un petit texte de moins de dix pages intitulé Vacances dans lequel Paul, pensionnaire d'un établissement hospitalier dont on comprend, à la lumière de la biographie d'Hammett, qu'il s'agit d'un sanatorium part en « permission » pour une virée de moins de 12 heures pour Tijuana afin de jouer aux courses et de s'enivrer dans des endroits que l'on qualifiera poliment de « bouges », C'est autobiographique à l'extrême, terriblement poignant de réalisme. Le tout, naturellement, avec une économie de mots que l'auteur affectionnait tant et qui allait faire de lui un des grands stylistes et novateurs de la littérature étatsunienne d'avant les années 40.

Si vous mettez la main sur ce très beau volume, n'hésitez pas: une petite dose de temps en temps ne peut pas faire de mal. C'est cela aussi qui fait l'intérêt d'un recueil. On en goûte une partie, on laisse reposer un peu et puis, quand le coeur nous en dit, on en reprend une petite lampée. C'est sans risque avec un tel écrivain...

Histoires de Détectives Vol.1 (1923 - 1924) de Dashiell Hammett, 10/18 Domaines étrangers (2002), 333 pages + annexes nombreuses

Publié dans Noir étasunien

Commenter cet article