Elder Vol.1...

Publié le par cynic63

Ayant énormément apprécié le dernier volume de John Harvey paru en France, je comble mon retard en ce qui concerne cet auteur britannique en m'attaquant à la série mettant en scène Elder, un ancien inspecteur d'une cinquantaine d'années qui, après trente ans de service, a démissionné et fait valoir ses droits à la retraite.
Retiré en Cornouailles, il a rompu avec sa femme Joanne qui, de toutes façons, allait le quitter pour vivre avec son amant de longue date, Martyn.
Attaché à conserver des liens avec Katherine, sa fille de seize ans, Elder est tout à son plaisir quand celle-ci, au début de De chair et de sang, vient lui rendre visite dans son cottage de bord de mer. Le père et la fille, malgré la maladresse de l'un et la fougue toute adolescente de l'autre, vont essayer de mettre à profit ces quelques jours pour se retrouver, en quelque sorte.
Seulement, Elder, au caractère taciturne, solitaire et à la limite de la misanthropie, est hanté dans son sommeil. Littéralement. Un cauchemar récurrent, par le récit duquel Harvey ouvre magistralement le roman, l'ancre dans le passé: il n'a pas contrairement à la promesse faite à ses parents retrouvé Susan Blacklock, jeune fille de 17 ans, probablement victime d'un duo de "violeurs-assassins" qui, s'ils ont bien reconnu avoir tué Lucy Padmore, une autre adolescente, ont toujours nié leur implication dans la disparition de Susan. Une affaire vieille de 13 ans mais qui ne laisse aucun répit à Elder, torturé par la culpabilité.
Maureen Prior, son ancienne seconde, l'appelle à l'un des pubs où il a ses habitudes: Shane Donald, l'un des auteurs de ces crimes particulièrement horribles et mineur lui aussi à l'époque, bénéficie d'une libération conditionnelle.
L'ex-inspecteur principal voit, dans cette nouvelle, l'occasion de reprendre les choses où elles en étaient restées à l'époque, comptant peut-être sur Donald pour y voir plus clair.
Cependant, "démasqué" par un des pensionnaires de ces foyers très spéciaux réservés aux anciens détenus en conditionnelle, ce dernier choisit, afin de ne pas céder au chantage qu'on entend exercer sur lui, de fuir et de tenter sa chance seul.
Parallèlement, Elder, avec l'approbation de ses anciens collègues, va revenir aux sources: partir du lieu où Susan a été vue pour la dernière fois, reconstituer son emploi du temps, remonter plus loin encore. Afin de comprendre ce qu'il a pu, à l'époque, ne pas saisir.

Harvey, dans ce long mais jamais ennuyeux roman, construit un récit millimétré, précis, fait de multiples épisodes centrés principalement sur un retour vers le passé pour Elder et une fuite en avant pour Donald. Mais pas seulement.
En effet, outre ce qui finit par virer à l'obsession pour l'ancien flic, l'écrivain anglais n'oublie pas que son héros vit aussi dans le présent, qu'il a également des préoccupations bien actuelles, comme ses relations avec sa fille, sa femme, qu'il n'a pas vraiment cessée d'aimer malgré une forte rancoeur ressentie pour elle, ou bien encore Helen, la mère de Susan, inconsolable mais digne dont il va se rapprocher...
De même, Angel, jeune fille désoeuvrée, paumée, baladée dans sa jeunesse de familles d'accueil en foyers, rencontrée chez des forains par Donald semble constituer une issue pour lui, la promesse d'un futur enfin moins noir. Pour un temps en tous cas...

John Harvey prend son temps, laisse vivre ses personnages, ne force jamais le rythme tout comme il l'accélère quand cela le justifie.
On a le sentiment, tout au long de ces plus de 400 pages, que l'histoire se déroule toute seule, s'écoule tel un fleuve tout naturellement, que chaque personnage occupe une place, un rôle qui a son importance pour que l'édifice tienne debout et fasse sens.

Ecriture limpide, certes, mais qui ne répugne pas à une certaine trivialité, notamment lors de la description des scènes de sexe, consenti ou non. Pas de d'effets superflus, pas de complaisance, mais pas de censure non plus.
Là, où les faiseurs de "thriller gore" se seraient repus de détails sordides, voire vulgaires, Harvey dit les choses telles qu'elles sont. Clairement. Point à la ligne. Et pourtant, vu le tour que le roman finira par prendre, il aurait pu tomber dans une surenchère que ces mêmes faiseurs ont établi en marque de fabrique.
Dans le même ordre d'idée, il ne verse dans aucun misérabilisme social à l'évocation de la jeunesse de Shane, véritable enfant martyr, ou de la vie morne et triste d'Irene, sa soeur, mariée à un personnage qu'on imagine bien hurler parmi un troupeau de hooligan le week end au stade. Il rapporte, tel un témoin ou un photographe qui saisit l'essentiel de son sujet, le met en valeur, non pas en en grossissant le trait mais en choisissant le meilleur angle de vue pour son cliché.

Tout cela est peut-être classique, certes, mais encore faut-il avoir un talent certain pour parvenir à un résultat probant.
Ouvrir un livre d'Harvey, c'est l'assurance de retrouver un savoir-faire, une histoire bien construite, des personnages humains, variés et souvent attachants.
En bref, c'est l'assurance de se laisser prendre encore une fois et de refermer le roman persuadé qu'on ouvrira le prochain sans aucune appréhension. Pour se laisser griser encore.


De chair et de sang (Flesh and blood, 2004) de John Harvey (trad. Jean-Paul Gratias), Rivages/Noir (2009), 476 pages
 

Publié dans Noir britannique

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thaliesen 04/11/2009 09:08


Quel résumé bien mené. Ca donne envie de le lire celui-là! bonne journée ami auvergnat!


cynic63 04/11/2009 09:14


Merci pour ton commentaire...Une journée en demi-teinte à cause d'un dos douloureux. Enfin, bref...pour la série Elder: 3 volumes à ce jour dont 2 en poche (rivages noir + rivages thriller). Je
vais me faire les 2 qui me manquent. Ca se lit tout seul (je sais, je sais: je me répète...)