Red Riding Quartet. #1

Publié le par cynic63

Puisque l'on va en entendre parler avec les films qui en sont tirés, je vais me fendre de quelques commentaires sur la tétralogie éprouvante, et pourtant indispensable, composée par David Peace.
Et comme j'aime bien faire les choses dans l'ordre, je commencerai par 1974 , sans préciser quand je parlerai de la suite car, pour l'instant, je n'ai pas encore épuisé les quatre volumes et qu'un peu de temps me paraît nécessaire entre chacun d'entre eux. Les raisons qui me poussent à dire cela? Vous allez comprendre...

Yorkshire, décembre 1974, à l'approche de Noël. Edward Dunford, enfant du pays, vient de rentrer du sud de l'Angleterre, où il a séjourné pendant une période suffisamment longue pour se sentir déconnecté dans sa triste région d'origine. Frappé par la perte de son père qui vient juste de mourir, il a pourtant l'occasion de se faire un nom dans les colonnes du Post, journal pour lequel il travaille, car la jeune Clare Kemplay a disparu la veille. Nul n'a de ses nouvelles, la police ne soupçonne encore personne et la famille est aux abois. Ed, ambitieux et désireux de faire mieux que Jack Whitehead, le spécialiste des reportages criminels et son concurrent direct au sein de la rédaction du journal, va alors chercher, examiner, fouiller afin de lever le scoop. Pour cela, il va vite établir un lien avec d'autres disparitions d'enfants ayant eu lieu dans la région en 1969 et 1972. Son rédacteur en chef, d'abord réticent, le laisse suivre cette piste, tant que cela peut aider à faire du papier et que Dunford n'en oublie pas de "collaborer" avec Whitehead sur la disparition en cours. Le public en veut pour son argent et il doit en avoir.
Manque de chance pour Edward: Clare est retrouvée sauvagement assassinée, torturée, mutilée et c'est Whitehead qui écrira le papier...

Barry Gannon, autre plume du Post, s'intéresse, pour sa part, à autre chose qu'aux faits divers: les magouilles et autres malversations perpétrées par les notables de la région, notamment dans le secteur immobilier. Il détient des informations, suit des piste qui remontent très haut et qui peuvent littéralement dynamiter la bonne société des personnalités qui comptent, selon l'expression consacrée.
Les deux journalistes s'entendant plutôt bien, on les envoie à Castleford car Gannon est persuadé qu'il pourra rencontrer Marjorie Dawson, la femme d'un architecte visiblement mouillé dans une affaire d'argent public détourné. Le rédacteur en chef compte sur Edward pour modérer Barry et, de plus, celui-ci pourra faire d'une pierre deux coups car c'est justement tout près de Castleford qu'a sévi le "Dératiseur", un psychopathe sur lequel il avait déjà écrit. Un petit papier pour les fêtes pourrait booster les ventes du Post et faire oublier au jeune Dunford qu'on lui a préféré Jack pour conclure de brillante manière l'affaire Kemplay.
Peu convaincu par Barry, dont il soupçonne les supputations les plus noires d'être le fruit de son imagination, Edward s'arrête pourtant en sa compagnie dans la petite ville du Yorkshire. En effet, avant de s'intéresser au "Dératiseur", il rend visite à Paula Garland, la mère d'une des fillettes disparues, car il ne renonce pas à suivre son intuition.
Une intuition qui va se révéler des plus aigües aux yeux d'Ed Dunford,lorsque des éléments troublants, voire terribles, vont se faire jour : les Garland sont liés aux Foster, des huiles locales qui possèdent des terrains idéaux pour la construction, Gannon meurt accidentellement dans des conditions douteuses, des "gens" le contactent pour lui faire part de révélations explosives.

A partir de là, Ed va être entraîné loin, bien plus loin qu'il ne le pensait, à l'intérieur d'un monde et d'une affaire bien plus pourris, sordides et explosifs qu'au premier abord: les ignobles faits divers n'étant que les épiphénomènes de quelque chose de plus grave, plus essentiel d'un point de vue social et sociétal. Comme si le crime n'était que la face visible d'un univers où la corruption, la trahison, le mensonge et la cupidité étaient érigés en règle absolue ou, mieux, en Idéal à atteindre. Au sens strict.

David Peace ne prend pas comme beaucoup d'auteurs, au demeurant très estimables voire admirables, son lecteur par la main: il le prend par les couilles (
désolé mais c'est l'impression que j'en ai), les lui serre, lui balance son poing dans la gueule, le laisse groggy, le relève, le ranime un peu et recommence son entreprise de démolition.

Encore et encore, avec une virtuosité, tant narrative que langagière, qui en font un auteur majeur.
Je corrige: MAJEUR car tout est majuscules chez Peace, à savoir le style, la noirceur des personnages, le sexe qui ressemble à une bagarre de rue, la morosité des paysages désolés d'un Yorkshire qui entre dans une crise économique qui le laissera déconfit, la corruption des flics comme la rapacité de la presse, la douleur comme la colère.

On ne respire que rarement à plein poumons dans 1974 car lors des rares fois où la tension dramatique retombe, on est confronté à la véritable "
tempête sous un crâne" qu'essuie Ed Dunford, le narrateur, personnage pas forcément sympathique mais qui va finir par oublier sa quête égoïste de reconnaissance. Une quête qui, paradoxalement, le maintenait en vie, à flots mais qui fera qu'on le choisira lui, et pas un autre, pour porter des chapeaux bien trop grands.

Et c'est bien là que le pessimisme de Peace prend tout son sens: aucun rachat n'est possible, aucun mea culpa n'a de valeur car celui qui sait et qui veut que la vérité éclate sera broyé, détruit, désintégré. Affectivement, moralement, psychologiquement, physiquement. Ceux qui sont en face, qui détiennent le pouvoir, drapés dans une respectabilité factice, ne feront pas de quartier si on se dresse devant eux d'autant plus qu'ils ne reculent  pas devant le sacrifice d'innocents.

En outre, dans la troisième et dernière partie de son roman, Peace a, en 50 pages de pure violence hallucinatoire, mais, et j'insiste, aucunement gratuite, composé un véritable requiem où la violence policière, la vengeance ou le règlement de comptes touchent à l'insoutenable.
Pour finir, car il est aussi éprouvant de lire ce livre que d'écrire sur lui, quelques mots sur le style. Peace semble souvent scander son texte, usant à foison de phrases non verbales, de répétitions sonnant comme des leitmotivs obsédant, de descriptions évocatrices comme, par exemple, celles consacrées à ces quartiers ouvriers du nord de l'Angleterre, de scènes provoquant notre colère à l'image de l'épisode de la destruction du camp de gitans.
Le tout à un rythme toujours soutenu jusqu'à la dernière phrase: "
A 130 km à l'heure"... 

1974 (1974, 1999) de David Peace (trad. Daniel Lemoine), Rivages/Noir (2004), 395 pages 

Publié dans Noir britannique

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Le vent sombre 25/11/2009 08:25


C'est vrai. Je ne te dis pas le nombre de jours (je dis bien jours !) que j'ai passé à écrire mes quatre chroniques peaciennes. Dans le cas de grands livres, c'est toujours plus difficile mais
c'est là, pour nous, tout l'intérêt de l'exercice.


cynic63 25/11/2009 13:47


C'est bien vrai...D'ailleurs, ce volume de Peace, je l'avais lu l'an dernier et j'avais été incapable d'écrire dessus. Du coup, je l'ai relu!!!!


Le vent sombre 22/11/2009 22:38


Je crois qu'il est très important, pour le futur lecteur, de ressentir l'espèce de descente aux enfers qui affectera chacun des héros des quatre tomes. Cette façon d'être submergés par toute cette
merde, d'être abattu, de perdre pied. De ce point de vue, les histoires sont fortes, autant que le style et il ne faut à mon sens pas trop en dévoiler.

Cet alliage style et histoire est une grande réussite dans la Tétralogie et il fait également merveille dans « Damned United » alors qu'il fonctionne, à mon sens, complètement à vide dans « Tokyo
année zéro » (pour moi une IMMENSE déception).


cynic63 23/11/2009 09:20


Merci pour tes précisions. Je reste quand même persuadé que c'est un exercice peu évident de parler de cette tétralogie (du moins du premier volume) sans trop en dire ou sans prendre des exemples
précis... Ceci étant, je partage quand même ton point de vue sur "l'alliage style et histoire"...Apparemment, "Tokyo année zéro" serait un le 1er volume d'une trilogie...A voir.


Le vent sombre 22/11/2009 19:27


Mon cher Christophe, tu t'es lâché sur ce billet mais je trouve que tu as en quand même beaucoup trop dit sur l'histoire. J'ai cru un instant que j'étais sur Action Suspense... Heureusement que
j'avais lu les bouquins avant sinon je ne pense pas que j'aurai suivi tes conseils de lecture, cela dit en toute amitié.

As-tu vu finalement l'adaptation ciné-télévisée ?


cynic63 22/11/2009 19:43


Merci d'avoir commenté. Désolé d'en avoir trop dit mais je t'avoue que je ne voyais pas trop comment faire pour évoquer certains aspects du roman sans en passer par là.
C'est cela qui fait que tu n'aurais pas suivi mes conseils?
J'essaierai de faire mieux pour le prochain volume et de ne pas vendre la mèche. D'un autre côté chez Peace, je ne vois
pas comment ça ne peut pas ne pas exploser à la fin.
Les films ne sont pas encore arrivés à Clermont Ferrand...mais je guette... 


Theoma 22/11/2009 16:41


oh mince ! on s'est mal compris, je faisais une blague quand je parlais de métaphores ! J'espérais par là que tes attributs masculins étaient encore intacts. Pas facile de donner l'intonation dans
les commentaires ;-)
A aucun moment j'ai interprété ton image comme machiste, bien au contraire, j'ai bcp aimé ton billet !!


cynic63 22/11/2009 19:23


Merci!!! Je voulais juste dissiper un éventuel malentendu (qui n'y était pas et tant mieux). J'ai beaucoup aimé tes photos de Norvège...


eireann yvon 20/11/2009 22:38


Désolé mais j'ai certains problèmes de connections ce soir:
Mon blog est
http://eireann561.canalblog.com
Yvon