Conde et Ernest...

Publié le par cynic63

Un bonheur de court roman que cet Adios Hemingway de Leonardo Padura. Moins de 150 pages et pourtant un réel voyage en compagnie de son héros récurrent Mario Conde dans une double quête de vérité et d'identité.

Conde n'est désormais plus policier. Il consacre maintenant son temps à essayer, un peu en vain, d'écrire et s'assure un modeste revenu en recherchant des livres anciens pour le compte d'un ami.
Son ancien collègue Manuel Palacios, débordé par des affaires criminelles de plus en plus prenantes, lui propose une enquête d'un genre particulier. Un orage d'une rare violence a touché la Finca Vigia, la demeure d'Ernest Hemingway, et arraché un très gros manguier. Rien d'extraordinaire sauf que les restes d'un homme ont été découverts à cette occasion. Les premiers éléments indiquent que ce dernier a été tué au début des années soixante et, surtout, qu'il devait s'agir d'un Américain car un insigne du FBI se trouvait à ses côtés. De là à soupçonner l'écrivain mort lui aussi depuis 40 ans...
Fasciné par l'auteur du Vieil homme et la mer, entretenant avec ce dernier une relation d'amour-haine ambigüe et obsédante depuis le jour où, enfant, il est persuadé de l'avoir vu descendre de son bateau, Mario Conde accepte bien évidemment de se consacrer à ce cas, quitte à égratigner l'icône adorée des Cubains. Ayant carte blanche pour pénétrer dans tous les recoins de la demeure, qui est devenue un musée à la gloire du prix Nobel, l'ex-flic va rechercher le moindre indice, la moindre trace et tenter d'interroger tous ceux, encore vivants, qui l'auraient connu. Et ses investigations vont le ramener en octobre 1958, quelques jours avant qu'Hemingway ne quitte Cuba...

Padura a construit son récit en choisissant une narration à deux voix: la première adopte le point-de-vue de Conde et s'inscrit bien sûr dans le "présent" du récit; la seconde se focalise sur Hemingway et nous renvoie à la fin des années cinquante, juste avant la victoire de la Révolution castriste.

Un choix qui trouve grâce à mes yeux pour plusieurs raisons.
D'abord parce qu'il permet à Padura de ménager ses effets, de tenir le lecteur en haleine, en ne dévoilant que par petites touches les clés permettant d'ouvrir cette véritable boîte de Pandore. Une réussite de construction car, si le roman ne propose pas de chapitres au sens strict, on ne se perd jamais entre le passé et le présent, la vision d'Hemingway et celle de Conde.

De plus, et c'est peut-être là l'essentiel, c'est par ce biais que Padura parvient ainsi à donner du corps comme de la profondeur à ses "héros", le fictif comme le réel. Des héros bien complexes comme un Conde, pratiquement obsédé par sa quête de la vérité, lié de manière indéfectible à ses amis de jeunesse Carlos ou le Conejo mais épris de Tamara, son amour depuis la jeunesse, dont il ne sait pas si elle reviendra d'un séjour en Italie.
On découvre, dans le même ordre idée, un Hemingway ambivalent: misanthrope et généreux, lâche et courageux, antipathique et attachant. Un homme capable de détruire son amitié avec Dos Passos par envie et fatuité mais aussi susceptible de dépenser sans compter pour des Cubains rencontrés dans un village pauvre (on l'appelle d'ailleurs "Papa" et on l'aime même si c'était un "sale fils de pute").

Enfin, et cela découle du dernier point, on apprend à mieux connaître, grâce à la documentation rigoureuse rassemblée par Padura , ce géant de la littérature contemporaine qu'était Ernest Hemingway à travers un récit, certes né de l'imagination de l'auteur, mais qui le met en scène au crépuscule de sa vie, à un moment où il en est à l'heure des bilans, se préparant pour le grand voyage, ne supportant plus les privations que les années et la maladie lui imposent.

Un court roman, donc, mais aussi un bel exercice de réflexion sur la nature de l'écriture, de l'inspiration, de la gloire qui en découle, surtout quand Hemingway fait le bilan littéraire de sa vie, le tout dans une langue pleine de poésie simple, d'images évocatrices, véhiculant une nostalgie douce et jamais larmoyante. Et puis cette scène de la piscine avec Ava Gardner, nue, nageant telle une sirène, toujours présente, d'une façon que je me garde de dévoiler, dans la demeure quasiment sacrée... 
Un livre idéal pour une première approche de cet excellent écrivain. 

Adios Hemingway (2001) de Leonardo Padura (trad.René Solis), Métailié Suite (2005), 148 pages (également disponible en Points Policier)    

Publié dans Noir latinos

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Le vent sombre 23/11/2009 18:55


Oups, je suis tellement débordé par mon travail que j'avais pas vu ce billet là. Je crois que dans + Adios Hemingway +, Padura nous parle surtout du rapport à l'écriture, de son propre rapport à
son oeuvre. En ce sens, + Adios Hemingway + est bien plus proche de La novela de mi vida (Le Palmier et l'Etoile), c'est-à-dire un roman sans Conde mais avec une intense réflexion sur le rôle de
l'écrit et sur les rapports de l'écrivain à la réalité et au pouvoir, que de la Tétralogie des Saisons.

C'est vrai également que Padura règle en partie sa fascination pour l'homme Hemingway, qu'il réussit à montrer stérile et revenu de tout, dans l'impossibilité d'écrire qui menace tout romancier.
J'ai beaucoup aimé le changement d'attitude du Conde face à ce monstre fragile parce que redevenu totalement humain.


cynic63 23/11/2009 20:09


Si tu es débordé, c'est que les affaires reprennent
Par rapport à ce que tu dis, je suis assez d'accord d'autant que la préface de Padura lui-même est assez explicite sur ce point.
Et sur la stérilité de l'écrivain que tu évoques, il semble que de ce point de vue les pages qui évoquent "Conde et l'écriture", pour faire court, vont aussi dans ce sens.
La statue Hemingway est redevenu un être humain, voir sur ce point toutes les contradictions du bonhomme que j'évoque un peu rapidement il est vrai 


Sentinelle 20/11/2009 21:27


Je compte lire un roman de cet auteur prochainement, à suivre donc ;)


cynic63 21/11/2009 02:52


Celui-là me paraît approprié. Court, concis, et porteur de tout ce qu'il veut expliquer.


gazette serendipities 20/11/2009 19:21


VOILA C'EST FAIT! J'AI TOUT COPIE! MERCI!


cynic63 21/11/2009 02:41


Merci pour lui surtout..mais je reparlerai de lui bientôt: une soirée est prévue en février à la coopé...


gazette serendipities 20/11/2009 10:30


Au sujet de pyromane record, j'ai lu l'info chez toi en fait! ça m'interesse . c'est une initiative intéressante . J'avais d'ailleurs plutot l'intention de copier coller l'info trouvée chez toi
avec le lien et les liens myspace! Histoire de pas dire trop de bétises!
Donc merci d'avance?! et bonne journée!


cynic63 20/11/2009 13:50


Ok. C'est mon copain Tad qui sera content s'il y a relai


eireann yvon 20/11/2009 09:12


Salut.
Bizarrement ce fut également ma première lecture de Padura mais je n'ai pas continué! Pourquoi? Je n'en sais rien. Évidement l'image d'Eva Gardner laisse rêveur.....Mais il n'y a pas que cela à
retenir heureusement, c'est également un roman intéressant.
A bientôt.


cynic63 20/11/2009 09:43


L'évocation d'Ava Gardner, c'était juste un petit clin d'oeil car, on est bien d'accord, ce roman ne se résume pas à cela. Et comme je l'écris, il me semble qu'il y a aussi une réflexion sur le
travail de l'écriture en filigrane. Mais je me trompe peut-être...