Petits crimes en Sicile...

Publié le par cynic63

Bonne idée de la part de Denoël de rééditer ce court roman du grand écrivain sicilien Leonardo Sciascia, adapté en 1967 au cinéma sous le même titre. Considéré comme un des auteurs majeurs de la littérature italienne, il est connu, entre autres, pour des écrits dans lesquels il dénonce, toujours avec finesse, les travers de la société sicilienne sans complaisance avec quiconque: petits comme grands délinquants.

Dans A chacun son dû, Sciascia réussit en moins de 160 pages une jolie satire qui, dans un style superbe, règle certains comptes avec la petite société bourgeoise des notables ruraux de l'île.
Le pharmacien Manno reçoit une lettre anonyme lui annonçant tout de go qu'il va payer bientôt de sa vie pour une faute grave. Prenant les choses à la légère, le pharmacien préfère penser qu'il s'agit d'une plaisanterie de mauvais goût dictée par une jalousie ridicule, née dans l'esprit d'un chasseur envieux de son talent dans l'art cynégétique. L'ensemble des notables de la petite localité abonde dans le sens de Manno et les bons bourgeois se perdent en conjonctures sur l'auteur de la lettre, oubliant presque le sérieux et la gravité du propos...

Jusqu'au jour où le pharmacien est retrouvé mort à l'issue d'une journée de chasse tout comme le docteur Roscio, autre personnalité de la commune, avec qui il partageait la même passion.
Le professeur Laurana, homme secret, un peu renfrogné et complexé, vivant toujours avec sa mère bien qu'approchant la quarantaine, s'aperçoit que les lettres qui ont servi à composer la missive anonyme ont été découpées dans « L'osservatore romano », le quotidien du Vatican. Il va alors, par simple motivation intellectuelle et non dans le but d'aider la justice, chercher à découvrir qui a bien pu rédiger ce que tous désormais considèrent comme une véritable condamnation à mort. Tâche facilitée par le fait que peu de citoyens lisent le quotidien catholique. Il se perdra cependant en hypothèses plus ou moins cohérentes et décidera de laisser les choses en état.
Le hasard toutefois le remettra sur une piste: Il apprend par un de ses anciens camarades, devenu député communiste, que le docteur Roscio s'apprêtait à lui livrer les preuves de nombreuses malversations de l'un des notables de la localité.
Laurana se rend à l'évidence: Manno a été menacé et assassiné, uniquement dans le but de détourner les regards, d'orienter les policiers dans une mauvaise direction et de masquer le meurtre du médecin.

Les investigations de Laurana donneront l'occasion de croiser une belle galerie de personnages pittoresques, dépeints avec talent par un très grand écrivain, à l'image, par exemple, de la très belle, pieuse et vertueuse veuve Roscio ou de ce curé de campagne, lucide et acerbe vis-à-vis de la hiérarchie de L'Eglise et par la même honni de tous.
On pourrait continuer à évoquer tous ces protagonistes, petits ou grands, apparaissant dans de nombreuses péripéties ou une seule, mais cela prendrait beaucoup de temps. On évoquera seulement, car on n'y résiste pas, la mère de Laurana, modèle de la mère sicilienne, accrochée à son fils comme une sangsue, elle aussi d'une piété inébranlable, ce qui ne l'empêche aucunement de se livrer, à mots à peine couverts, à ce sport national qu'est le commérage en règle.

Sciascia règle des comptes avec tout le monde ici, à commencer avec la bourgeoisie corrompue qui, sous couvert de piété, de respectabilité ne gère que ses propres intérêts et ne recule devant aucun crime pour couvrir ses agissements détestables.

Il s'en prend aussi aux dignitaires religieux, drapés dans leur autorité morale, jamais avares de jugements définitifs sur les femmes et les hommes cherchant à s'émanciper de la castratrice influence d'un catholicisme rigoureux et rétrograde sur leur vie quotidienne mais toujours prêts à justifier des agissements condamnables du point de vue de la justice des hommes si ceux-ci sont « chrétiens » ou à accepter les mariages arrangés, y compris ceux à caractères incestueux, s'ils préservent le patrimoine et l'intérêt des familles.

En outre, et ce n'est pas le moins important selon moi, le grand écrivain sicilien dénonce les petits arrangements entre « amis de bonne compagnie », la force destructrice du ragot, de la rumeur qui jette, sans aucune autre forme de procès, l'opprobre sur des individus qui n'ont rien à se reprocher, à l'image de Manno dont le seul fait qu'il ait épousé une femme laide suffit à le rendre coupable d'adultère...

Enfin, à travers certains dialogues toujours percutants d'humour et de concision, Sciascia nous montre une Sicile engluée dans le bourbier de ses démons passés -le fascisme et la mafia- et une Italie guère plus enviable: sa classe politique et ses décideurs économiques glissant doucement mais sûrement vers la « combinazione et l'omerta ».

Un joli petit conte philosophique et moral pas très optimiste certes, mais terriblement efficace, lucide et teinté d'une ironie des plus réjouissantes.

A chacun son dû ( A Ciascune il suo, 1965) de Leonardo Sciascia (trad. Jacques de Pressac, revue par Mario Fusco), Denoël et D'ailleurs (2009), 155 pages

 

 

Publié dans Noir italien

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jeanjean 08/10/2009 13:38


intéressants ces petits crimes siciliens, j'y jetterai un oeil à l'occasion, d'autant plus que Camilleri semble tenir Sciascia en haute estime...


cynic63 09/10/2009 08:56



Et il a bien raison!!! Un bon petit roman de la part d'un grand auteur. Sciascia était également un nouvelliste de talent...



Aurore 04/10/2009 18:07


Ca a l'air bien bon! Mais ce n'est pas trop court?!


cynic63 04/10/2009 18:35


Je ne trouve pas. C'est aussi sa concision qui fait l'intérêt du roman.