Turèll de Copenhague

Publié le par cynic63

On continue notre parcours dans l'oeuvre du Danois Dan Turèll avec ce Meurtre à l'heure de pointe qui suit chronologiquement les Mortels lundis, roman déjà chroniqué et apprécié ici (I don't like mondays* ).

On retrouve donc le même narrateur: un journaliste, désormais non plus « free lance », mais employé permanent à "la Dépêche de Copenhague".

Cependant, autre roman, autre saison: c'est l'été cette fois-ci et la chaleur s'abat sur la capitale nordique qui tourne, à l'instar de toutes les grandes villes en cette saison, au ralenti. Notre héros, lui, n'est pas en vacances mais de permanence au journal. De plus, Gitte, sa compagne, étant en villégiature chez ses parents en compagnie de leur fils, l'anonyme journaliste traîne son blues le soir.

Une fin d'après-midi, ayant terminé son ultime article du jour au siège du quotidien qui l'emploie, il part s'adonner à une de ses occupations favorites: flâner dans les rues d'une ville dont il connaît, ou presque, les moindres recoins. Soudain, il entend une musique qui lui est familière, du jazz, exécutée sur un podium en plein air. Aucun doute dans son esprit: ceux qui se produisent dans la rue ne peuvent être que ses anciens amis avec qui, à une époque lui paraissant lointaine, il jouait lui même. S'approchant, il écoute avec attention le talentueux guitariste Carsten toujours accompagné par Frank, le bassiste, mais désormais entourés de trois nouveaux venus.
Tout à coup, Carsten s'effondre sur scène. Dans le coma, il est évacué vers un hôpital où il mourra rapidement.
La chose paraît entendue: le virtuose, dont l'entourage savait qu'il était drogué au dernier degré, a fait une overdose.
Le narrateur fait alors appel à Ehlers, un policier de ses amis, et insiste pour que la médecine légale y mette son nez. Evidemment, la dose ingurgitée par Carsten ne pouvait que le tuer puisqu'elle était « coupée » avec de la strychnine...
L'enquête s'engage alors et elle sera pour le narrateur l'occasion de revenir sur son passé, sur sa jeunesse qui s'éloigne inexorablement mais encore de s'immerger dans le Copenhague des drogués, des dealers et autres marginaux. Le tout en étroit lien avec Ehlers, mais aussi de Frank qui en sait certainement plus qu'il n'y paraît.


Turèll suit ici une recette de roman noir plutôt classique dans sa structure comme dans ses grandes lignes: enchaînements de meurtres, investigations, fausses pistes, coups de théâtre, résolution et explication. On le voit: on est dans du polar à la sauce américaine des années 50. Seulement, et c'est là où il se montre à son avantage, le Danois est loin d'être un quelconque suiveur ou un faiseur laborieux. Tout simplement parce qu'il a une vraie personnalité et qu'il est un véritable écrivain.

D'abord, Turèll, c'est un style marqué par un humour ironique poussé jusqu'à un cynisme masquant une sensibilité et une empathie certaines pour ses personnages. Des caractéristiques bien plus présentes ici que dans Mortels lundis, d'ailleurs.
Ensuite, le choix d'un héros personnellement concerné par ce qui arrive, se joue et se dénoue renforce l'intérêt que le lecteur peut porter au roman. Dans le même ordre d'idée, le voir pris dans la tourmente alors qu'il se trouve à un tournant, un crossroad, dans sa vie -il vient d'être père- ajoute à l'émotion ressentie à la lecture de passages plus intimes.
Enfin, et peut-être surtout, Turèll s'avère être un talentueux photographe paysager et un portraitiste des plus précis. Chaque cliché -au sens pictural du terme- est un modèle du genre allant à l'essentiel et omettant le superflu. Si l'auteur aime, comme on l'a dit plus haut, ses personnages, il éprouve un attachement sincère pour sa ville, nous la dépeignant à un croisement, elle aussi. Et que dire de la description des milieux nocturnes, à commencer par les bars, de la capitale du royaume du Danemark?


Si on a préféré le premier volume de cette série, jugé plus dense, plus approfondi, on n'a cependant pas perdu son temps en compagnie d'un auteur et de son héros qu'on ne retrouvera, malheureusement, pas de sitôt: ce volume étant le dernier à avoir été traduit en français. Deux romans traduits et c'est tout.

On le regrette. Vraiment.

Meurtre à l'heure de pointe (Mord i myldretiden, 1985) de Dan Turèll (trad. Orlando de Rudder et Nils Ahl), l'aube noire (2006), 235 pages

Publié dans Noir scandinave

Commenter cet article