Mat Le Noir...

Publié le par cynic63

Aujourd'hui carte blanche à mon copain Matthieu.
Encore un habitué des soirées rock and roll de la capitale auvergnate, bien radical dans son approche de la musique du diable mais toujours en recherche de cohérence.
Notre jeune homme sévit régulièrement sur le très intéressant petit blouson noir (
link). Une belle attitude punk intelligente sur un blog tenu avec son compère de toujours, le fameux Docteur Gromulo. Je ne saurais que trop vous conseiller d'y faire un saut régulièrement
Bassiste au sein des regrettés Las Vegas Dead Brides, batteur actuel des prometteurs Didier Veillaults, Matthieu est un grand amateur de Noir, comme tous les rockers qui se respectent. Comme quoi roman noir rime aussi avec rock and roll et pas uniquement avec jazz.
Il s'est donc prêté gentiment à un petit exercice: parler du Noir....
Merci à toi, Mat, pour ce joli texte....

 

 

Le premier polar que j'ai acheté j'avais 17 ans, en 1993. J'arrivais à Clermont pour faire mes humanités et je trainais dans les rayons de la Fnac, évitant soigneusement d'acheter les bouquins du programme qui me semblaient rébarbatifs au possible. Me disant qu'en Lettres, quand même, il fallait lire quelque chose, je me suis arrêté devant le rayon polar et j'ai attendu qu'il y en ait un qui sorte du lot.

Le choix a été vite fait ; splendide couverture et surtout ce titre La machine à broyer les petites filles de Benacquista chez Rivages/Noirs. Un recueil de nouvelles. Je me suis dit que si ça me gavait je pourrai toujours passer à la suivante. J'ai entamé la lecture de la première dans le rayon.

Ça parle d'un mec qui trouve un flingue, passe la journée dehors avec un sentiment de puissance incroyable et finit par se suicider. Rien de bien policier je me suis dit, mais suffisamment glauque pour combler mes obsessions de l'époque. Ce truc est arrivé chez moi parce que la couverture du bouquin était chouette (une vue de nuit sur des fenêtres d'immeubles éclairées avec une qualité d'image étrange, ce truc à gros grain qui caractérise la collection...). J'ai lu ça vite. Une ambiance de dingue dans ma studette.

J'y suis retourné. Je sais pas pourquoi mais, je me suis dit : tiens, c'est une bonne idée, le roman policier.

Ça devait avoir l'air facile à lire je suppose. De retour devant ce truc j'ai regardé ce qu'il avait écrit d'autre le Benacquista et je suis tombé sur une collection dont j'avais déjà entendu parlé mais que je n'avais jamais eu entre les mains : la Série Noire. C'était beau à ce moment là une série noire, aujourd'hui c'est bien laid mais c'était encore l'époque où c'était sobre et attirant. Je crois que je fonctionne définitivement comme ça, un joli objet, ça me parle. J'ai donc embrayé sur La Maldonne des sleepings, du même type, ça c'est un putain de bon bouquin, certainement ce qu'il a fait de mieux. Pour pas revenir tous les deux jours j'ai acheté autre chose dans la même collection. Je suis tombé sur un titre tout bizarre (Larchmutz 5632) avec une quatrième de couv' qui parlait d'une vache télépathe... banco ! Et c'est comme ça que je suis tombé sur Pouy le deuxième jour de ma vie d'adulte. Ça fait mal Pouy quand t'es pas préparé. Premier contact avec ces notions de politique révolutionnaire et ces histoires de mecs vieux, fatigués et désabusés, tous violents quand ils étaient jeunes mais rangés des bagnoles parce que rattrapés par la vraie vie, les meufs et les gamins, j'avais 17 ans mais ça me parlait déjà !

Mais voilà Pouy j'adore mais il est inégal des fois, tu sens qu'il bâcle la fin parce que ça l'amuse plus ou je sais pas, c'est pas un finisseur.

C'était pas encore ça que je cherchais. J'ai enchainé par des trucs chez Rivages/Noirs parce que c'est joli, des trucs pas super des fois, mais ça ma plaisait bien d'acheter des bouquins de la même collection. Ça faisait sens.

Je partais au hasard complet mais je me dirigeais vers les Américains. C'est à ce moment là que je me suis un tout petit peu documenté, je sais pas trop comment, probablement dans une bibliothèque (y'avait pas internet en ce temps là), ça avait bien marché pour la SF la bibliothèque ça devait pouvoir refaire le truc avec ça.

Bref je suis arrivé à Chandler et Hammett. T'as tout de suite l'impression de toucher au mythe avec ce truc : Le faucon de Malte, Le grand sommeil, La dame du lac.

La sainte trinité quoi. Tu apprends le terme Hard Boiled, ça picole plus, c'est 50's en diable. Mais c'est quand même un peu trop naphtaline à mon goût, un peu loin. Ça me donne quand même le goût des anciens et je me submerge de Léo Malet, que j'adore, à jamais. Simonin aussi pour le côté argot parigot, façon Titi le tatoué et Dédé de Montruche.

Je traîne les bouquinistes et j'achète des vielles Série Noires au hasard plus ou moins pourries et plus ou moins bonnes. Du tout venant.

Je démarre ma période «j'aime les truands» avec un truc qui me bluffe encore aujourd'hui, une Série Noire sans auteur, anonyme comme qui dirait, qui s'appelle Je suis un truand. Énorme, Il était une fois en Amérique, sans l'histoire d'amour et d'amitié à la con. En mieux quoi, en vrai, en pas drôle. C'est l'histoire de ce type qui subit son entourage et se bat pour nourrir ses gosses. Il finit grand chef dans la mafia, genre le mec à qui faut pas chercher des crosses, tout ça parce qu'il avait pas d'autres choix, pas par goût ou vice, juste parce qu'il fallait sinon il crevait. Puissant et conscient aussi et méchamment réaliste surtout. Pression sociale et tout le batafouin.

Je picore donc pas mal, je commence à avoir mes préférences mais j'attends toujours un nom qui va définitivement me retourner.

James Ellroy me l'a presque fait. Ben ouais, James Ellroy c'est pas original. J'ai pratiquement lu que ça à une époque. Ellroy c'est poisseux et vicieux et méchant et tordu et tout ça, et c'est violent aussi et puis c'est salement épique quand même, presque trop, c'est son sale côté américain. Je me rappelle le jour où j'ai terminé pour la première fois Le grand nulle part. Cette impression d'absolu dans les dernières pages, le Buzz Meeks qui envoie tout balader en se disant qu'il a finalement une chance de s'en sortir. En tous cas il arrive à s'en persuader un moment, et moi aussi je le pensais. Et puis pan, sur le début de L.A Confidential ce gros bâtard d'Ellroy ne prend que trois pages pour buter ce mec qu'il a mis 400 pages à nous faire aimer. Le salaud. Je lui en veux encore.

Et puis un jour, je m'en souviens très bien, dans un avion pour New York (ça s'invente pas) en Avril , un pote me file La Position du tireur couché de Manchette, en me disant que c'est le top dans le polar ce truc. Et ben laissez moi vous dire que je me suis rarement autant fais chier en lisant un bouquin ! Incroyable, tout ce que j'aimais pas, ce côté clinique, tout froid, tout mort de son écriture à Manchette. Ces détails inutiles sur la marque des flingues et le calibre des balles et les voitures françaises pas sexy et … j'ai rien compris du tout en fait. Je savais pas que ce bouquin était l'accomplissement de son œuvre, son espèce de programme, la grammaire de son style qui achève le cycle et fête l'arrivée des années 80 dans le froid et la morosité. Pour moi ce roman est gris, pas noir.

La question que je me pose aujourd'hui c'est comment ça se fait que je sois devenu aussi dingue de Manchette depuis, certainement pour toutes les raisons qui m'ont fait détester cette première lecture, ce côté froid façon crotale libertaire désabusé.

Il parle du polar comme de la littérature du Mal, Manchette. Du mal dans le sens politique, de la loi et de ceux qui s'y opposent à la loi, tout ça. Il parle de l'individu et de la société, il parle de l'histoire, il parle de mecs qui n'y croient plus du tout mais qui crèvent quand même, il parle de musique et de toute la loose du monde avec un côté épique nettement moins grandiloquent que Ellroy mais cent fois plus bandant.

 

À la tout fin de Nada il fait dire à son héros agonisant :

 

- J’ai fait erreur, dit-il soudain. Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du…

Il hésita

du même piège à cons, acheva-t-il et il continua aussitôt. Le régime se défend évidemment contre le terrorisme. Mais le système ne s’en défend pas, il l’encourage, il en fait la publicité. Le desperado est une marchandise, une valeur d’échange, un modèle de comportement comme le flic ou la sainte. L'Étât rêve d’une fin horrible et triomphale dans la mort, dans la guerre civile absolument généralisée entre les cohortes de flics et de mercenaires et les commandos du nihilisme. C’est le piège qui est tendu aux révoltés et je suis tombé dedans. Et je ne serai pas le seul. Et ça m’emmerde bien.

Bing, dans ta gueule de petit bourgeois qui joue au gauchiste, mouche ton nez et va te coucher gamin.

 

J'aime bien les trucs qui me font cet effet.

Ça me fait un peu comme le punk-rock, Manchette.

Ça me remet en place, ça me fait du bien.

 

Je peux m'arrêter ici, je suis arrivé...

 

 

MG.

 

 

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Matthieu 15/07/2009 12:09

désolé j'ai merdé sur le commentaire précédent...

Un itinéraire ça veut dire que j'ai oublié (volontairement souvent) de parler de pleins de gens : Amila, Thompson, Bunker, Fajardie... faire du name-dropping c'est sans fin, j'ai préféré aller à l'essentiel et surtout à ce qui a véritablement marqué mes lectures. J'ai aussi largement délaissé le cinéma qui m'a quand même permis de découvrir plein de choses (notamment la série de grands anciens, style Chandler et compagnie, c'est pour ça que je parle de trucs 50's, je parle de cinéma en fait, je dois bien avouer que c'est pas hyper transparent !)

Un itinéraire ça veut dire aussi que mon parcours est très semblable à celui d'autres lecteurs et c'est ça qui est drôle finalement, essayer de voir ce qui est commun à chacun et ce qui diffère.

Merci en tous cas pour les auteurs que vous citez dans vos commentaires, je ne les connais pas, je vais donc m'y mettre...

Matthieu G.

cynic63 15/07/2009 13:13


On est nombreux à être "entré dans le Noir" par le cinéma. En tous cas, l'exercice du name-dropping est bien compliqué...Je te remercie encore pour ta contribution


Matthieu 15/07/2009 11:58

Hello à tous,

Le vent sombre 15/07/2009 10:55

Un homme qui écrit "qu'il se submerge de Léo Malet, qu'il adore, à jamais" ne peut qu'engendrer ma plus profonde sympathie à son endroit.

J'aime beaucoup le témoignage des gens qui ont fait l'effort de parcourir l'échelle temporelle du noir, qui ont pioché dans des classiques (que les nouveaux venus ne lisent pas ou plus du tout) et qui ne se laissent pas abuser par les petits malins actuels. Merci donc pour cet itinéraire révélé...

cynic63 15/07/2009 13:15


On revient bien souvent vers les classiques. Et il est bien vrai que relire un Thompson, un Hammett ou un Goodis remet les idées en place


Pierre Faverolle 15/07/2009 08:48

Ceux qui aiment le NOIR ont à peu près le même parcours, même si je n'ai jamais lu de Manchette (enfin pas encore). Il manque quand même Bruen dans cette liste. Et je suis en train de lire Crumley, et ça vaut aussi un gros coup de cœur. C'est une bien belle chronique.

Morgane 15/07/2009 03:24

Il y a les auteurs qui nous ennuient royalement, ceux qui nous dérangent, ceux qui nous décalquent d'un coup, comme ça. Et aussi ceux qui sans trop faire de bruit nous font un effet monstre, à retardement, sans qu'on le voit jusque cela apparaisse et qu'on relise en ce disant, c'était ça! Les meilleurs à mon avis, ceux qui marquent le plus.
Merci pour ce texte, je me reconnais un peu dans cette découverte du polar, comme beaucoup sûrement.