Harvey des ombres...

Publié le par cynic63

Aujourd'hui, chronique d'une nouveauté, ou plutôt d'une sortie très récente: le tout dernier John Harvey, Traquer les ombres.
L'auteur britannique jouit d'une très solide réputation dans le milieu du noir, en particulier dans le genre "roman de procédure", c'est-à-dire qui s'attache, en premier lieu, à décrire avec le plus de précisions possibles, le travail des policiers, dans ses aspects banals comme les plus exceptionnels.

Dans ce nouveau roman, Harvey nous propose ce qui semble constituer le début d'une nouvelle série autour de deux personnages principaux; à savoir les inspecteurs Wil Grayson et Helen Walker de la police de Cambridge.
D'entrée, et sans tergiversation, on est plongé au coeur de l'intrigue: un jeune universitaire homosexuel, Stephen Bryan, est découvert assassiné chez lui, au pied de sa douche. Le meurtre est horrible: il a été battu à mort. Peu de choses ont disparu dans l'appartement et il apparaît difficile à l'équipe d'enquêteurs de déterminer à la fois un mobile à ce crime odieux et un semblant de piste tangible. C'est donc vers l'amant récemment éconduit par Stephen, Mark Mac Kusick, que Grayson et Walker vont se tourner dans un premier temps.
Sans grands résultats, à part une liste de connaissances du défunt et des informations sur le grand travail en cours de Bryan: la rédaction d'une biographie sur Stella Leonard, actrice des années 50 et star des grands écrans britanniques décédée depuis longtemps déjà. Une rédaction au point mort au moment du décès du professeur du département de communication, la famille de la comédienne, en particulier le mari de sa nièce, le très influent et atrabilaire Howard Prince, ayant menacé Bryan de poursuites s'il continuait son travail.
Crime crapuleux? Acte homophobe? Assassinat d'un gêneur?
La police se perd en conjectures alors que Lesley Scarman, soeur du défunt et journaliste à la station de la BBC Nottingham, apparaît et entend explorer la piste Prince, bien décidée à découvrir ce que le livre de son frère aurait pu avoir de si dérangeant.

Les personnages, développés ou évoqués plus brièvement, vont alors se multiplier tout comme les péripéties secondaires ou essentielles à la compréhension de l'histoire au sein d'un roman à la construction maîtrisée en tous points. Maîtrise qui tient lieu de coup de génie lors des révélations finales (j'insiste sur le pluriel); les pièces du patchwork s'agençant parfaitement, sans accrocs ni incohérence...

On remarquera l'excellente idée d'avoir introduit le personnage de Lesley; astuce permettant à l'auteur d'élargir et les perspectives quant à l'histoire et les regards sur l'arrière-plan social ou psychologique.
A cet égard, les portraits de Prince, promoteur immobilier peu scrupuleux, vulgaire dans son langage comme dans son attitude, de sa fille Natalie, jeune star de l'écran semblant marcher sur les pas d'une tante mythique mais dont on se garde d'évoquer le nom sont, entre de nombreux autres, parfaitement réussis.
De même que les passages consacrés aux déboires, présents et passés, de Grayson, Walker ou même Lesley Scarman sonnent juste tant ils évoquent les angoisses d'un homme traversant une crise familiale, pour les uns, ou les blessures de femmes trahies, pour les autres.

Harvey nous donne à voir, en outre, un certain état de l'Angleterre de cette première décennie du XXIème siècle comme lorsqu'il évoque les soldats morts en Irak, les "incidents" racistes sur les stades de foot ou les fameuses cuites du samedi soir d'une jeunesse plus ou moins désoeuvrée.
On citera encore sur ce point les pages qui mettent en scène ces adolescents de quartiers populaires, complètement asociaux, évoluant au sein d'un Lumpenproletariat et qui s'en prennent aux principaux "responsables" de leur propre misère: les étrangers un peu trop basanés et les homosexuels, en premier lieu.

Le tout est réalisé avec finesse, sans aucun effet de style appuyé; l'auteur écrivant avec une sorte de distanciation, de neutralité qui, ici, se révèle encore plus effrayante car glaçante. Une écriture sobre, simple, parfaitement en adéquation avec le propos qui, on l'aura compris, font de ce roman autre chose qu'un énième roman de procédure.

Tout cela est du bon travail et si on peut parfois reprocher à Harvey, contrairement au point précédent, de trop en faire quant aux pensées des personnages principaux,  notamment lors des dialogues, en ajoutant des parenthèses qui nous ont souvent paru superflues, on ne boudera pas notre plaisir face à un roman bien mené, une intrigue bien pensée et des protagonistes bien campés et souvent attachants.
Vivement le prochain....

Traquer les ombres (Gone to ground, 2007) de John Harvey, (trad. Mathilde Martin), Rivages thriller (2009), 374 pages

Publié dans Noir britannique

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alexe 30/06/2009 11:52

Ah, John Harvey ! Depuis le temps que je me dis qu'il faut que je le lise.

cynic63 30/06/2009 16:01


C'est peut-être l'occasion de s'y mettre...


jeanjean 29/06/2009 00:49

"autre chose qu'un énième roman de procédure", c'est tout à fait ça. Belle chronique. Si je n'avais pas lu, je me précipiterais dessus ! ;-)
@+

cynic63 29/06/2009 17:16


Merci. Une bonne découverte grâce à vos conseils à JM et toi....


alain 24/06/2009 19:39

Je n'ai pas encore lu celui-ci mais je suis un fan de John Harvey. Et c'est quelqu'un de très agréable..

cynic63 27/06/2009 10:10


Si c'est quelqu'un de bien, en plus, ça ne gâte rien.