Brut de béton...

Publié le par cynic63

Attention: ceci est un livre à ne pas mettre entre toutes les mains.

Et pourtant, des romans noirs déjantés, désespérés, ignobles, au style et au vocabulaire quelque peu relâchés, aux personnages déboussolés, aux intrigues explosées, on en évoque beaucoup sur ce blog. Ce sont même souvent ceux que l'on préfère. Souvent certes mais pas toujours.
En tous cas, Eric Miles Williamson annonce la couleur dès le titre, dans sa traduction française uniquement il est vrai, mais qui, pour une fois, est plutôt bien à propos.
Noir béton. Un titre qui pose les fondations, sans jeu de mots, d'un livre que l'on pourrait parfois qualifier de "roman de l'Absurde", par analogie avec le théâtre du même nom.

On suit, tout au long de l'ouvrage, le parcours d'hommes dont la vie semble se résumer à leur travail harassant.
Broadstreet, un des personnages principaux, est seul et doit assurer quelques revenus à ses ex-femmes dont on ne sait plus trop combien elles sont. Rex, de son côté, est un acariâtre un peu du genre "vieux de la vieille". Les Mexicains, parmi lesquels se trouve l'obèse Don Gordo, exécutent les tâches les plus durs sans trop ciller. Du moins, en apparence, car ils n'utilisent que la langue espagnole comme si elle constituait la seule chose que les "gringos" ne pourraient leur prendre.
Tout ce petit monde travaille dans des conditions plus que déplorables pour un Mazzarino peu regardant sur les règles de sécurité comme sur la rémunération des ouvriers. Tant que les syndicalistes ne viennent pas mettre leur nez dans ses affaires, il se montre plutôt conciliant. Mais, hors de question de suivre des règles, des façons de faire qui retarderaient le bon déroulement de son business. Il y a des limites pour lui à ne pas dépasser....

Le lecteur accompagne les ouvriers sur différents chantiers: un vieil hôtel à rénover, un bassin de station d'épuration à creuser en dehors de la ville, des piliers d'une jetée de la Baie de San Francisco à consolider.
Et, toujours, inlassablement, les mêmes gestes: les treillis d'acier à placer, le canon qui projette la gunite, un mélange particulier de béton réputé bien plus solide, les déchets à nettoyer une fois le travail terminé.
Un éternel recommencement fait de fatigue, de douleur mais aussi de dangers divers allant du "simple" écrasement d'orteil à la mort du travailleur, de soif impossible à étancher.
Une vie pour ces "damnés du béton" qui ne quittent leur chantier que pour se saouler de bière ou de whisky mais qui, paradoxalement, ne paraissent exister que par et  pour lui.
Comme si ce qui les détruisait constituait l'unique justification de leur existence....

Pour couronner le tout, un maniaque mormon nommé Root  débarque,  accompagné de son fils, au milieu de cette équipe de forçats des temps modernes, bien décidé à montrer à tous ces "sacs à merde" ce qu'est un véritable guniteur et à faire en sorte qu'ils considèrent leur travail comme une sorte de mission divine, un quasi-sacerdoce nécessitant parfois la mort de certains d'entre eux. Qu'importe pour ce psychopathe que les hommes souffrent, qu'ils meurent, qu'ils aient des envies d'ailleurs: le Dieu-Gunite exige son tribut, ne tolère pas les faibles ou ceux qui ne lui sont pas dévoués corps et âmes. De plus, le sang assurant une meilleure prise pour le béton, ces pauvres erres devraient se sentir valorisés au lieu de se plaindre quand l'hémoglobine se mélange au précieux matériau.
L'apparition de ce fou de Root constitue une véritable aubaine pour Mazzarino qui comprend qu'il a tout intérêt à en faire son contre-maître. Quitte à attirer la mort ou la folie sur les équipiers....

Eric Miles Williamson a travaillé sur ces chantiers, a connu la puissance à la fois destructrice et constructrice du canon de gunite, la misère morale des ouvriers des chantiers du bâtiment. Il fait ressentir à ses lecteurs, avec un talent indéniable, ce que ces hommes peuvent vivre. On se sent, rien qu'en lisant, envahi par la chaleur, la poussière, le sable, les douleurs musculaires et les secousses éprouvées par l'homme qui tient le canon à ciment lorsqu'un autre crie: "Two up!", signal signifiant que la puissance doit être maximale.
On ne lui enlèvera donc pas le pouvoir évocateur de son écriture. Loin de là.
De même qu'on lui accordera qu'il est un véritable styliste, maniant les phrases courtes et non-verbales à la manière d'un outil, ne sacrifiant que très peu à des constructions syntaxiques de plus de quatre lignes. D'une certaine manière, son écriture est un véritable coup de pelle. Dans notre gueule...

Par contre, si on aime le caractère véritablement absurde, à l'image de certaines situations délirantes, de ce qu'on a du mal à appeler un roman, tant l'objet se soucie peu d'une quelconque trame narrative, on éprouve une sensation de longueur, de redite, d'attente d'un Godot qui, bien entendu, n'arrive jamais.
Un livre qu'on aurait voulu aimer tellement plus tant ce qu'il décrit nous paraît essentiel.

Noir béton (Two-up, 2006) d'Eric Miles Williamson, (trad. Christophe Mercier), Fayard Noir (2008), 352 pages

Ailleurs: l'avis très positif d'Yvon sur son blog(link)

Publié dans Noir étasunien

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Jean-Marc 11/06/2009 09:15

Malgré le côté très décousu, et même, je le concède, parfois répétitif, j'ai beaucoup aimé ce roman.
Presqu'autant que le premier traduit du même auteur, publié à la défunte "noire" Gris Oakland qui a une trame narrative un peu plus serrée.

cynic63 11/06/2009 18:28


c'est surtout un roman qui traduit bien les impressions ressenties (j'avais presque l'impression de "bouffer" du ciment). Mais je reste quand même dubitatif: c'était un peu long par moments.
J'attends le prochain que je lirai de toutes façons