Starr de Brooklyn

Publié le par cynic63

Une bonne nouvelle avec la parution chez Rivages/Noir d'un récent roman de Jason Starr.
L'histoire contée dans Frères de Brooklyn reprend les thèmes classiques de la jalousie au sein d'un triangle amoureux, du fils prodigue bien sous tous rapports, de destins misérables qui se croisent au hasard, entre autres. Par contre, Starr a su nous repasser les plats en y ajoutant son grain de sel, sa touche très personnelle.

Ryan Rossetti est le seul à ne pas se réjouir du retour de Jake Thomas, la star de son quartier, pour le week end. Les deux jeunes hommes se connaissent depuis longtemps; leur pré-adolescence en fait mais, là ou le second n'a connu que des réussites, le premier s'est enfoncé dans l'échec et la frustration. Quand Rossetti s'entraînait comme un véritale fou furieux au base-ball afin d'atteindre son rêve d'être un jour joueur professionnel, Thomas, lui, y parvenait sans forcer, sans même être habité par la même passion débordante pour ce sport que son camarade de lycée.
D'ailleurs, la trajectoire sportive des deux natifs d'un quartier populaire de Brooklyn n'est que l'image en miniature de leur destin tout court: Ryan a dû renoncer à sa carrière suite à une blessure, retourner à Brooklyn chez ses parents, affronter les sarcasmes d'un père alcoolique et raciste, supporter de savoir une mère faible et pourtant aimante maltraitée par ce même paternel, retrouver un modeste travail dans le bâtiment. Petit à petit cependant, Ryan a fini par accepter son sort. Il faut dire que le fait d'avoir séduit Christina l'a beaucoup aidé. Sauvé, au sens propre du terme, même.

Jake, le métis, est devenu un des joueurs majeurs des Pirates de Pittsburgh, club dont il se moque éperdument et qui ne doit lui servir que de tremplin pour un contrat en Ligue Majeure sous les couleurs d'une équipe plus prestigieuse et surtout plus lucrative. Entièrement tourné vers sa réussite personnelle, Jake s'est bien entouré afin d'assouvir ses formidables ambitions: agent et avocat, qu'il méprise certes, mais qui sont terriblement efficaces tant la star leur agite, tour à tour, bâton ou carotte pour les faire avancer. Mais, celui qui est devenu le héros de son quartier a quelques soucis: le père d'une adolescente avec laquelle Jake a eu des rapports compte bien le faire cracher quelques milliers de dollars, histoire de racheter la vertu de sa fille, si on peut dire....Tout cela hypothèquerait sérieusement le plan de carrière de la star qui voit alors une solution se faire jour: annoncer son mariage avec sa fiancée de Brooklyn, jeune fille qu'il connaît depuis le lycée et qu'il ne voit que très peu depuis son envol sportive. Même si Thomas oublie souvent dans différents bras sa promise et qu'il ne ressent pas réellement grand chose pour elle, il s'agit avant tout de court-circuiter le sale coup qui lui arrive et de s'assurer de la respectabilité nécessaire à son irrésistible ascension.

Le problème, ignoré on s'en doute par le joueur, c'est que la fiancée en question n'est autre que Christina et que cette dernière est bien décidée à rester avec Ryan. Profitant du retour de Jake, elle entend lui signifier que le mariage ne se fera pas.

Saiquan Harrington, lui, est un Noir qui a vécu toutes les galères des jeunes des quartiers "colorés" de Brooklyn: parents perdus tôt, maison pour jeunes difficiles, came, tôle, trafic en tous genres. Au bord de l'expulsion de son modeste appartement avec sa famille, il est sans un mais se doit, réminiscence de code d'honneur des gangs, de venger Desmond, un de ses amis, paralysé suite à un coup de feu. Malgré sa peur, sa liberté sur parole qui s'en trouverait menacée et son amour pour ses enfants, Saiquan va agir. Et les événements l'amèneront à se retrouver en présence de Ryan, puis de Jake...



Starr raconte donc ici les trajectoires croisées, les malaises comme les espoirs de personnages déclassés ou ambitieux, en posant sur eux un regard toujours fin, souvent ironique, jamais complaisant.
Pas de misérabilisme larmoyant dans les pages consacrées à Ryan ou Saiquan, par exemple, ni de dénonciation lourde ou redondante quand il évoque le méprisable et futile Jake dont on ne peut pas dire qu'il respire l'altruisme, obnubilé qu'il est par sa petite personne, son image publique et le côté "bling-bling" de l'existence.
L'auteur ne se servant pas de sa plume comme d'une matraque, il a l'intelligence de nous suggérer subtilement les choses plutôt que de nous balancer des évidences.
De même, Starr nous décrit un univers glauque, triste, fait de petites gens, sympathiques ou répugnants, vivant les uns à côté des autres mais pas vraiment ensemble.
Autre bon point de ce roman: les personnages vivent véritablement. L'auteur nous donne l'impression de les laisser suivre leur destinée, que ce sont eux qui la modifient si besoin est, pour de bonnes ou mauvaises raisons dont il nous laisse seul juge. Seuls les parents semblent pétris de certitude et si les femmes sont souvent les plus attachantes, on se demande parfois si tout cela n'est pas qu'un verni, si les hommes les maintiennent pas, finalement, sous leur coupe à la fin. Par les promesses, l'autorité ou les coups....
Que dire également de ces quelques péripéties-clés racontées par deux personnages différents à quelques pages d'intervalles et qui nous donnent à voir les choses sous des points de vue multiples? Technique narrative pas forcément novatrice mais utilisée ici à bon escient et, surtout, aux bons moments et sans abus.

On a, enfin, apprécié ce véritable parcours dans un Brooklyn où les tensions entre communautés sont palpables, les ravages de la drogue ou des luttes entre gangs présents jusque dans les odeurs émanant des rues.
Une vision d'un des grands quartiers de New York qui, si elle ne tranche pas véritablement avec ce qu'on a pu déjà en lire, montre bien ses spécificités: en premier lieu que Brooklyn est un Ailleurs, un univers à part totalement étranger à la Grosse Pomme.
Un écrivain intéressant, vraiment, pour un univers et une histoire qui le sont tout autant.

Frères de Brooklyn (Lights out, 2006) de Jason Starr, (trad. Marie Ollivier-Caudray), Rivages Noir (2009), 446 pages

Publié dans Noir étasunien

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alain 08/06/2009 21:50

Jamais lu cet auteur. Je vais regarder cela pour l'été..

cynic63 08/06/2009 21:54


Ca se lit très bien. Peut-être pas le renouveau annoncé en 4 ème de couv' mais vraiment un bon roman très bien écrit
ps: je corrige car j'avais oublié le "pas"...


Jean-Marc Laherrère 08/06/2009 11:27

J'avais été déçu par le tout premier Jason Starr traduit en français "simple comme une coup de fil", très vite lu, encore plus vite oublié. Depuis, je n'en ai pas lu d'autres. Il faudrait donc que je m'y remette ?

cynic63 08/06/2009 18:51


Franchement, même si ce n'est pas le roman du siècle, c'est très bien. Bonne intrigue, bonne narration, style limpide. On suit les personnages avec "plaisir". Non, franchement, c'est un bon "crû"


Michel 07/06/2009 20:51

je me demandais si vous n'étiez pas plusieurs.

cynic63 08/06/2009 22:03


Non. Je le fais seul ce blog....mais parfois je dis aussi "je"....


Michel 07/06/2009 17:48

Etonnant, ce blog ! je viens de le découvrir ! mais pourquoi est-ce on qui écrit ?

je le note dans les prochains nouveaux blogs ! et je reviendrai souvent.

cynic63 07/06/2009 17:54


Tu me demandes pourquoi j'ai mis "on" à la place de "je" si je comprends bien ta question? Ben, je me suis senti plus à l'aise en le faisant comme ça....