Relire Thompson...

Publié le par cynic63

Il y avait bien longtemps que je n'avais pas lu Jim Thompson, un des auteurs majeurs du genre, et j'ai profité d'une petite période de « vide de nouveautés » comme d'une sérieuse envie de me replonger dans mes classiques pour renouer avec lui.

Le Criminel n'est pas vraiment son roman le plus connu, ni le plus cité par les amateurs du Grand Ancien. Et pourtant, on trouve dans ce roman tout ce qui fait qu'on l'aime, qu'on le préférera à d'autres considérés comme plus talentueux, qu'on choisira toujours Thompson en dernier recours, qu'on ne le déchoira jamais des sommets sur lesquels on l'a placé il y a bien longtemps maintenant. Tout cela s'est trouvé confirmé à la relecture (la troisième) de ce livre court du natif de l'Oklahoma.

Le Criminel constitue, avec le chef d'oeuvre qu'est, selon moi, Hallali, une des expériences littéraires les plus originales imaginées par Big Jim: quatorze chapitres narrés par dix personnages différents qui apportent leur vision sur l'histoire dont il est question.

Robert Talbert est un adolescent qui fréquente un Lycée d'une ville tranquille des Etats-Unis. Comme tous les jeunes de son âge, il connaît des conflits avec sa famille, avec l'institution scolaire, n'est pas vraiment très bien dans sa peau sans pour autant être dépressif, ni complètement marginalisé. C'est juste un môme qui, là-bas comme ailleurs, à cette époque comme à la nôtre, traverse ce qu'on appelle communément « sa crise d'adolescence ».
Fils d'Allen, un modeste mais prétentieux petit cadre d'une entreprise de carrelage, et de Martha, mère au foyer aigrie, harpie et elle, pour le coup, pratiquement au bord de la dépression, Bob a passé la quasi-totalité de son existence à Kenton Hills , la petite ville évoquée plus haut. Il connaît Josie Eddleman depuis la prime enfance. Légèrement plus jeune que lui, mais terriblement en avance pour son âge en ce qui concerne les choses du sexe, elle est repoussée depuis quelques temps par Bob qui s'est éloigné d'elle les années passant et l'âge avançant. Un scénario banal, en fait.
Or, pour Josie, si les choses ont évolué, ce n'est pas de la façon dont l'envisage Bob. Elle aimerait bien que leur complicité d'enfants se transforme en « jeu d'adultes ». Un après-midi, alors que les deux jeunes gens ont proprement, et sans se concerter, séché le Lycée, Josie passe à l'action dans un coin reculé et à l'abri du regard de tous. Ayant réussi à séduire Bob, elle se montre revêche et passablement en colère après lui une fois leur rapport sexuel consommé car le garçon s'est révélé un brin trop fougueux au point que leurs vêtements portent les traces dénuées d'ambiguïté de leur étreinte. S'ensuit une querelle; Josie tenant tête à Bob; Bob paniquant à l'idée que Josie ne révèle ce qu'ils ont fait...
Le drame se noue: Josie est retrouvée morte et Bob, n'ayant aucun alibi et se trouvant enfoncé involontairement par sa mère qui, comme bien souvent, n'a pas su se taire, endosse le rôle inconfortable de suspect numéro un.
A-t-il tué la jeune fille? Et si oui, pourquoi? Et si non, peut-il prouver avoir été vu ailleurs au moment du meurtre?

C'est là que la mécanique narrative diabolique imaginée par Thompson prend des allures de coup de génie. Chaque chapitre devient alors comme une petite exploration de personnalités à la fois antagonistes et, paradoxalement, terriblement identiques. Tous les personnages vont se révéler dans leurs contradictions, leurs bassesses, leurs lâchetés au point qu'ils en oublient, et le lecteur avec eux par la même occasion, ce qui est en jeu ici, à savoir la culpabilité ou l'innocence de Bob.
Alors que Clinton, le District Attorney chargé de l'affaire, s'aperçoit vite qu'il n'a pas grand chose qui justifierait l'inculpation du garçon, il est poussé, par une presse déchaînée autant que par une ambition démesurée, à le faire avouer, quitte à le secouer un peu s'il se montre revêche.

 On voit alors où Thompson veut en venir. Il dénonce autant les bonnes petites familles d'américains moyens, comme des Talbert névrosés ou des Eddleman futiles, que les pratiques d'une presse prête à faire n'importe quoi, y compris désigner à la vindicte populaire un adolescent dont on est loin d'être certain qu'il a commis un crime, pour vendre du papier comme le fonctionnement d' hommes de loi, avocats comme procureurs, plus soucieux de leur carrière que de la recherche de la vérité ou, au minimum, de l'équité dans une affaire à la fois horrible et dénuée de certitudes.
Les parents de la victime comme de l'accusé semblent plus enclin à sauver les apparences, à ne pas regarder les choses en face et, surtout, ne font preuve que de peu de compassion envers leurs enfants. On est frappé par la relative absence de sentiments ressentis par les uns et les autres, par ce manque d'amour filial qui transparaît des pages leur étant consacrées.
Skysmith, le rédacteur en chef du Star, terriblement préoccupé par la santé de sa femme se mourant d'un cancer et poussé par un patron, qu'on ne verra jamais de tout le roman mais qui lui fait comprendre qu'il joue sa place s'il n'obéit pas, va lancer Willis, un journaliste qui le dérange par ses activités syndicales, sur Bob, tel un chien sur une proie facile. Un patron de presse qui, lorsqu'il le décidera, effectuera un virage à 180° en adoptant la thèse d'un Talbert innocent et en faisant payer le prix fort à Skysmith...
Kossmeyer, rusé avocat peu scrupuleux, va user de tous les moyens tant avec son client, qu'avec Clinton comme avec cette famille noire et pauvre, apparue par miracle à la fin du roman, pour sortir son "protégé" de ce qui s'apparente à une véritable impasse.
Chacun cherchera alors, à travers l'affaire, à en tirer profit, à améliorer sa condition. Peu importe la culpablité de Bob, la vérité sur la mort de Josie qui n'était, après tout, comme les bons citoyens finissent par l'admettre, qu'une "petite traînée"...


Dans un style où les nombreux dialogues font mouche, où les petites phrases lourdes de sous-entendus sont légion, les incursions dans le style parlé pléthores, dans une langue qui s'adapte à chaque narrateur de chapitre (par exemple, cet argot dans la bouche d'un des gamins noirs), Thompson nous entraîne là où on ne pensait pas qu'il le ferait: non pas dans un roman policier mais dans un véritable roman psychologique où, et c'est à remarquer, les personnalités se révèlent surtout à travers leurs actes.
Roman plus complexe qu'il n'y paraît à première vue, Le Criminel est bien une oeuvre essentielle à quiconque entend pénétrer l'univers de ce grand de la littérature étatsunienne.
De la littérature non pas policière mais de la littérature tout court.

Le Criminel
(The Criminal, 1953) de Jim Thompson, (trad. Jean-Paul Gratias), Rivages Noir (1993), 190 pages
.

Ailleurs: l'avis élairé de Philippe(link)

ps: Si vous en avez l'occasion, lisez la biographie essentielle, qui analyse aussi les romans de Thompson, écrite par Michael McCauley, Jim Thompson: Coucher avec le diable publiée chez Rivages en 1993

Publié dans Noir étasunien

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Pantoofle 25/05/2009 22:02

ah mais c'est toi Christophe qui aime Hallali !!! c'est quoi The Grifters ?

cynic63 25/05/2009 22:52


Me voilà démasqué malgré mon pseudo (très référencé garage évidemment). The Grifters: les Arnaqueurs. Adapté par Frears au
ciné


Pantoofle 25/05/2009 22:00

J'y pense soudain, fin juin à la médiathèque de Cournon, lecture théâtralisée de "1275 âmes" de Thompson par la Compagnie Le Souffleur de verre.

Le dernier vendredi de Juin à 19h... Be there or be square comme on dit chez nous !

cynic63 25/05/2009 22:49


Il y a peut-être moyen de faire quelque chose. De toutes façons, il faut qu'on se voie (rapport à la médiathèque...) Mais je t'envoie ça par mail


Pantoofle 25/05/2009 21:57

bien d'accord avec le premier post (j'ai oublié ton nom désolé...). Hallali me semble aussi être le must chez Thompson... dans la série "relire des trucs qu'on a pas lu depuis longtemps" j'encourage à réouvrir Manchette, je m'y suis remis y'a quelque temps et je dois bien dire que je m'en lasse pas. Bon, faut dire que je suis très français dans le polar en ce moment. A tenter aussi, pour les plus old School, remettre un œil sur Simonin. En dépassant le strict côté argot à l'ancienne (qui a son charme, attention) on tombe vite dans du pure noir : Une balle dans le canon par exemple, digne des Malet les plus glauques...

Sinon,dans la série message personnel, bientôt du nouveau chez les Veillaults, ça enregistre d'ici l'été, promis on te garde notre plus belle interview en exclusivité !!

see ya

cynic63 25/05/2009 22:48


On est d'accord sur Hallali....Par contre, je ne suis pas très fan de Malet (j'aime bien maissans plus pour moi...).
Je sais:tu vas me pourrir....Désolé.
J'aime bien Simonin aussi. Et pour les anciens, Le Breton est bien sous-estimé aussi


sentinelle 25/05/2009 16:25

Merci pour cette intéressante présentation, j'avoue humblement que je ne connaissais pas du tout Jim Thompson, encore un auteur à inscrire dans ma liste !

cynic63 25/05/2009 18:07


Peut-être connais-tu les films: "Coup de torchon" (Tavernier), "Série Noire" (avec Dewaere) ou encore "les Arnaqueurs" (de Stephen Frears, je crois)? Ils sont tous d'après Thompson


Kranzler 24/05/2009 22:57

Ah, c'est un grand bonhomme Thomson. The Grifters, mon préféré

cynic63 24/05/2009 23:07


Pour moi, c'est Hallali. En tous cas, le relire de temps en temps, ça fait plutôt du bien....si on peut dire!!!!