Ce n'est qu'un début,....

Publié le par cynic63

Dans la série polar français engagé, tendance "lutte des classes", François Muratet nous livre avec ce Stoppez les machines un excellent exemple du genre.
Loin, cependant, du simple coup de gueule manichéen, il nous fait pénétrer au plus près  la réalité d'un des moments forts de la vie d'une usine: la grève.

Tout commence à Stains, dans la banlieue parisienne. A la Métallique, le climat est tendu: on est en pleines négociations sur la mise en place des 35 heures et Jesser, le patron de la boîte, est plutôt un dirigeant à l'ancienne. Il veut bien négocier mais il est hors de question que les ouvriers aient le sentiment  de mener le jeu. Il propose donc, poussé en ceci par son staff de cadres, une organisation des 35 heures que les cols bleus ne peuvent pas accepter. Décompter les temps de pause d'une demi-heure quotidienne, réduire d'une heure et demi supplémentaire et bloquer les salaires pendant un an....Vu sous cet angle, la Direction ne cède pas grand chose et il n'en faut pas plus pour que les esprits des équipes s'échauffent et que la grève ne demeure pas qu'une simple menace.

Chez Interinvest, Robineau, le PDG de la société financière ne décolère pas: Jesser veut racheter les parts que la dite société a investies cinq ans plus tôt à la Métallique et retrouver ainsi le plein contrôle sur son usine. Irrité par une attitude qu'il juge inacceptable et, surtout, contrarié dans les futurs plans qu'il avait échafaudés vis-à-vis d'une boîte dont il n'a que faire d'un point-de-vue purement industriel, Robineau va charger Houbecq, son avocat d'affaires, de trouver une solution afin que le vieux patron ne reprenne pas la main.

Raymond, ex-flic alcoolique, se voit proposer un travail par un de ses amis de la société Surveillance et Protection. Il lui faut, moyennant de confortables émoluments, jouer les taupes et s'intégrer aux équipes de travailleurs afin de découvrir qui organise un trafic de peinture au sein de la Métallique; trafic qui coûte une coquette somme à l'entreprise qui n'a pas besoin, en plus, de ce problème.

Enfin, Bruno Marcilhacy, consultant, est contacté pour relancer Jesser, qui semblait pourtant peu intéressé par son plan de passage aux 35h. Il est, en effet, spécialiste de la mise en place de la Réduction du Temps de Travail et son projet pourrait régler le conflit qui s'annonce. Cependant, ce n'est pas le vieux patron bourru qui l'approche à nouveau mais un mystérieux personnage dont il ne saisit pas, au premier abord, les intérêts dans l'affaire.

On le voit, François Muratet multiplie les personnages, comme les pépipéties secondaires qui n'éloignent jamais du sujet principal, dans ce roman à forte dimension sociale. Du patron "vieille France" aux requins de la finance façon néo-libéralisme, en passant par les syndicalistes conciliants et limite lèche-bottes (ai-je besoin de dire à quel syndicat ils appartiennent?), sans oublier les travailleurs qui ne voient  dans leur emploi qu'un simple expédient en attendant mieux, tels Pascal et Mona qui s'accrochent à leur groupe de rock comme à une bouée de sauvetage, le romancier compose un roman hurlant de réalisme.
On croise des personnages courageux, d'autres qui se comportent comme de véritables salauds. Jamais, ou à de très rares exceptions en tous cas, Muratet ne fait preuve de complaisance excessive envers eux et , même si on comprend aisément vers qui vont ses sympathies, il n'oublie pas qu'on ne vit pas dans un monde "en noir et blanc" et que des "affreux", il y en a aussi dans le camp de ceux qui devraient l'ouvrir collectivement plutôt que magouiller individuellement et qui sont prêts à marcher sur la tête de leurs compagnons d'infortune pour améliorer leur triste condition.
Cependant, et c'est aussi un des points très positifs du livre, l'auteur n'oublie pas que la vie d'un individu, même ouvrier dans une usine où le travail, et on le découvre à l'occasion de descriptions fines qu'il lui a consacrées, ne se résume pas à la réalisation de la tâche qui lui incombe. En clair, l'ouvrier est avant tout un être qui a ses rêves, ses frustrations, ses amours, ses déceptions, ses projets, et il serait terriblement erroné de le réduire à son rôle de "simple agent de production". A cet égard, cette remarque vaut également pour un personnage comme Marcilhacy, pratiquant expert ès-arts martiaux, qui entend accorder la voie du sabre à laquelle il s'adonne à la "voie de l'économie", si on peut le dire ainsi. On visionne ainsi une magnifique galerie de portraits à l'occasion de la lecture de pages maîtrisées dans leur fond et leur forme.
Le style est alerte, enlevé, simple et direct. Le roman recèle de nombreux rebondissements, ne se referme pas facilement et on suit l'intrigue avec plaisir , le plus souvent, avec le sentiment que les puissances occultes du fric ne renonceront jamais, ne reculeront devant rien pour asseoir leurs intérêts et que, si les salariés peuvent obtenir quelque chose, ce ne sera qu'au prix d'un combat âpre et disputé car, en face, ils ont affaire à des gens bien organisés, décidés à ne rien lâcher.
Si on risque une comparaison avec quelqu'un comme Dominique Manotti ( Madame Manotti ), on dira que si on a bien affaire à un roman (très) noir ici, on entrevoit plus la lumière chez l'homme que chez la femme. Là où Manotti ne nous laisse rien espérer, Muratet se montre moins pessimiste.
Pour terminer, on accordera à Muratet d'avoir su rappeler des vérités qu'il n'est pas de bon ton dans notre beau pays d'énoncer en ce moment; à savoir que la crise n'existe pas pour tout le monde, que, décidément non, nous ne sommes pas tous dans le même bateau et, qu'enfin, contrairement à ce que la majorité politique actuelle veut nous faire gober, la lutte des classes existe, même si elle revêt un visage un peu différent qu'auparavant.

Stoppez les machines de François Muratet, Babel Noir, 384 pages

ps: Jean-Jean a également apprécié ce roman. Son papier est ici:link

Publié dans Noir français

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economics dissertation 02/12/2009 15:09


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Gromulette 07/05/2009 17:33

Je viens de le terminer, j'ai ainsi à ce jour lu tous les romans de François Muratet. quel exploit, il y en a trois......
Je les ai tous aimés, pour des raisons différentes...
J'aime sa vision humaniste et juste.
J'ai préféré "La révolte de rats" à "Stoppez les machines", avec l'impression que son style s'y est encore plus affiné.
J'ai un excellent souvenir de "Pied Rouge".
Merci pour cette chronique !

cynic63 07/05/2009 17:36


Alors je vais suivre ce conseil, sans problème. Merci...


jeanjean 30/04/2009 11:33

Effectivement un excellent polar, et diablement d'actualité !

cynic63 30/04/2009 12:42


Ah ça....Certains dirigeants syndicaux feraient bien de le lire...