La classe ouvrière (ne) va (pas) au Paradis

Publié le par cynic63

On continue avec Massimo Carlotto qui ne va pas tarder à figurer parmi mes auteurs préférés si le reste de son oeuvre se révèle aussi forte et prenante que ses autres romans déjà lus. En tous cas, il fait déjà partie de mes plus agréables découvertes récentes.
Rien, plus rien au monde n'est pas un roman au sens strict du terme. Sa longueur l'inscrirait davantage dans la catégorie "nouvelle" mais le fait que sa construction ne repose pas sur la narration d'un événement unique délimité par un temps court l'en éloignerait plutôt.
Disons, histoire de coller une étiquette à l'ouvrage, que l'on a affaire à un récit dont le mode narratif est le monologue intérieur.

La narratrice -on ne connaît pas son nom- a la quarantaine bien entamée mais, fatiguée par une vie frustrante faite de petites et plus grandes galères, pourrait en avoir bien plus.
Fille de la classe ouvrière autrefois fière et combative du Nord Industriel (exactement du Piémont) d'une Italie développée, elle ressasse ses rancoeurs dont les cibles sont nombreuses: la Fiat qui a licencié son mari Arturo et l'a , ainsi, transformé en "sous-homme", les immigrés qui, non contents de voler le travail des Italiens honnêtes, engrossent leurs filles et sèment le trouble dans leurs quartiers, les syndicats qui, de toutes façons, ne créent que des ennuis aux prolos. Bref, tout le monde, ou presque, en prend pour son grade.
Au fil des pages, on est invité à suivre l'héroïne dans son "bilan", ses réflexions sur sa vie présente, ses retours en arrière nombreux qui nous font connaître son histoire et, surtout, ses espoirs déçus, détruits, laminés.
Mariée relativement jeune, mère rapidement, on comprend que les choses, déjà bien mal engagées, ont mal tourné: petit à petit, tous ses rêves, certes modestes, se sont avérés inatteignables. Victime de la crise qui l'a ruinée moralement à l'image de ce prolétariat entassé dans des banlieues sordides dont les appartements n'assurent aucune intimité et d'où on entend "Madame Andreis qui, ponctuelle comme une horloge, se lève toutes les nuits à trois heures pour aller pisser", la quarantenaire ne s'accroche qu'à deux choses: le vermouth qu'elle consomme assidûment en grande quantité et le la vie des stars du petit écran, façon télé berlusconienne.
Cela lui permet d'exister encore un peu, d'oublier qu'il lui faut compter le moindre Euro et faire ses courses dans tous les hard- discount de mauvaise qualité, de se sentir vivante et, surtout, la renforce dans le sentiment que la "petite", sa fille unique, devrait profiter de son joli physique pour pénétrer dans ce joli monde fait de glamour et de paillettes, de types beaux, riches et célèbres, d'existences pleines et entières...
Seulement, cette dernière n'en a cure, au grand désarroi de sa mère, et cela ne fait que produire des conflits récurrents entre les deux personnages.

Par une analyse fine, percutante, effrayante de noirceur, on effectue un voyage au bout de la nuit d'une femme dont on comprend qu'elle a définitivement basculé dans la folie.
Comme il est dit fort judicieusement sur la quatrième de couverture, par ce monologue resserré, rédigé dans une langue oralisée et marquée socialement (encore une fois: félicitations aux traducteurs de chez Métailié qui, décidément, effectuent un remarquable travail), Carlotto, dont le style évite toute caricature,  tend "un miroir impitoyable à toutes les sociétés européennes".
Des sociétés qui ont en commun de mépriser leurs classes populaires, de les enfoncer encore plus, de leur faire évaluer leurs moindres dépense vitales, de les pousser à se rapprocher des politiciens réactionnaires (Bossi là-bas, Le Pen chez nous).
Des sociétés qui n'offrent que le ressentiment pour quotidien et le télé-réalité pour perspective.

Rien, plus rien au monde de Massimo Carlotto (trad. Laurent Lombard), Métailié Noir, 61 pages

Publié dans Noir italien

Commenter cet article

Mariana 14/10/2009 06:52


Je viens de lire Carlotto. Ce monologue m'a attrapé les tripes. La folie de cette femme est presque déstabilisante.....


cynic63 14/10/2009 07:55


Bien content que tu aies aimé...Un magnifique monologue en effet. Allez hop, encore quelqu'un qui aime ce livre, c'est Jean-Marc L. qui va être content également!!!


Marie 25/04/2009 00:01

Au fait, je me permets de te rajouter dans mes liens, je suppose que tu n'y verras pas d'inconvénients. A bientôt et bon week-end!

cynic63 25/04/2009 08:39


Bien sûr...C'est gentil. Je vais également te rajouter car je vais tout réorganiser au niveau liens.
Bon week end dans la cité ardente


Marie 23/04/2009 15:51

Intéressant (tant la thématique que le roman il semblerait), tu me donnerais presque envie de découvrir Massimo Carlotto! Si seulement je n'avais pas autant de livres à bouquiner déjà... Arf... =)

cynic63 23/04/2009 15:57


Comme je te comprends avec tous ces livres à lire...Mais, 60 pages, ça se tombe comme un rien. Et surtout, ces 60 pages là marquent beaucoup...


Jean-Marc Laherrère 23/04/2009 09:05

Content de voir parler de ce bouquin qui m'avait réellement secoué. Je ne sais pas pourquoi il a été moins soutenu que l'obscurité de la mort.
Pour moi il est magistral, et tu fais bien de le souligner, magnifiquement traduit.

cynic63 23/04/2009 15:56


Je pense, justement, que l'immense obscurité de la mort a peut-être cet avantage d'être un roman et pas un court monologue. D'où, à mon avis (mais je peux me tromper), son soutien et son
retentissement plus important...