Sombre Karin

Publié le par cynic63

Depuis quelques années - je ne l'apprendrai à personne - on est soumis à une sorte de "vague scandinave" dans le polar et, comme pour chaque mode, le meilleur côtoie le pire. Suite à la lecture du très intéressant  reportage de Patrick Raynal dans la revue XXI (link), j'avais relevé le nom de la suédoise Karin Alvtegen qui semblait revenir souvent parmi les auteurs à suivre ou à découvrir.
L'intrigue et l'ambiance qui se dégagent de Ténébreuses valent bien, après lecture, que l'on se penche sur le cas de la dame.

Marianne Folkesson est une employée municipale à qui on fait appel suite à un décès, lorsque les recherches des membres de la famille du défunt se sont révélées infructueuses. Outre, les quelques tâches peu agréables, comme trier ce qui est récupérable ou pas dans l'appartement du mort, Marianne a pour mission de relever les moindres détails qui pourraient relier l'individu au monde des vivants: lettres, carnets d'adresse, photos, éventuelles connaissances perdues de vue depuis longtemps à qui on pourrait demander d'assister à l'enterrement, etc...

Ce jour-là, elle se trouve dans l'appartement d'une vieille femme décédée, Gerda Persson, 92 ans. Elle s'acquitte donc de sa tâche consciencieusement lorsqu'elle découvre dans un endroit incongru (le congélateur) une véritable mine d'or : des ouvrages dédicacés de manière très personnelle du grand écrivain Axel Ragnerfeldt, prix Nobel considéré comme l'un des plus grands auteurs suédois, dont il s'avèrera plus tard que Gerda fut à son service pendant de très longues années. Un détail surprend cependant Marianne: les ouvrages ont été vandalisés comme si la défunte avait voulu effacer tout lien avec le monstre sacré. Pourquoi une telle réaction? Quelle est la raison qui a pu pousser Gerda à détériorer des ouvrages qui, signés de la main du Maître, auraient pu lui assurer une somme substantielle chez un antiquaire? Et surtout, quel ressentiment a pu pousser à tant de violence envers l'oeuvre d'un homme que tout un pays admire et considère comme une véritable autorité morale?
Ceci étant, Marianne se doit de contacter les Ragnerfeldt car, la morte étant sans famille, il lui faut régler les détails des obsèques, les "personnaliser" en quelque sorte, rappeler ce qu'elle aimait lors de la cérémonie.
Marianne dispose également d'un nom et d'un numéro de téléphone: celui de Kristoffer Sandeblom. Nom qui s'avèrera bien énigmatique lors de sa rencontre avec Alice, la femme du nobélisé, et Jan-Erik, le fils de ce dernier; ceux-ci n'ayant jamais entendu parler de cet individu....

L'auteur nous emmène, alors, dans un véritable voyage au coeur de l'âme humaine en reprenant l'un des modèles les plus éculés en littérature - à savoir, le(s) secret(s) de famille et les silences s'y afférant - sans pour autant tomber dans le cliché, la répétition ou l'exercice plat et scolaire. C'est d'ailleurs, à nos yeux, l'une des forces de ce récit de "faire du neuf avec du vieux" comme, par exemple, dans les pages qu' Altvegen consacrent à Jan-Erik, modèle du fils qui vit de la gloire de son père, incapable de s'émanciper de la statue du Commandeur, ayant une femme et une fille à qui il n'accorde que peu d'attention, qui n'affirme sa personnalité qu'à l'occasion de multiples coucheries avec des femmes séduites lors de "lectures publiques" ou "conférences" consacrées à l'oeuvre du glorieux prix Nobel.
De plus, on aborde les thèmes de la responsabilité, de l'usurpation, du mensonge partagé à travers une écriture précise, fine qui, une fois le livre refermé, nous laisse une impression agréable. On réalise que certains passages, certains mots, certaines phrases anticipaient bien la suite et on comprend que l'auteur a huilé parfaitement les rouages d'une histoire noire au possible.
En outre, les retours en arrière nous informent sur la réalité d'une Suède d'avant comme lors de ce dialogue entre un Axel Ragnerfeldt encore jeune et Halina, rescapée polonaise des camps de la mort, qui nous propose un regard critique sur la neutralité du pays nordique lors de la Seconde Guerre Mondiale...
C'est donc un ouvrage foisonnant, ambitieux, choral, aux multiples résonances que la nièce de l'auteur de Fifi Brindacier nous livre ici. Certains le trouveront peut-être un peu lourd mais ce n'est pas notre cas.

Karin Alvtegen construit un roman intrigant, à la mécanique complexe, en prenant le temps de caractériser ses personnages, comme pour mieux nous faire ressentir leurs émotions, leurs manques, leurs petitesses ou leurs grandeurs. La Suédoise ne répugne pas aux profondes analyses psychologiques, aux introspections en mêlant, chapitres après chapitres, les points-de-vue narratifs. Ainsi, on découvre, par exemple, les frustrations des femmes de la "dynastie" Ragnerfeldt : Alice, la mère, et Louise, la belle-fille, qui se révèlent toutes deux étouffées par leur mari respectif, niées dans leur vie de femmes, leurs affects, leur psychologie, leurs ambitions professionnelles ou artistiques, voire leur sexualité. Loin d'alourdir ou de "plomber" une intrigue qui ne fait, par ailleurs, l'économie d'aucun rebondissement, cet aspect du roman nous offre un éclairage essentiel sur ce qui se joue ici, à savoir : "refuser de se laisser aveugler par le sentiment désolant que nos choix sont sans importance, mais de se dire au contraire qu'ils peuvent faire la différence".
Peuplés d'êtres frustrés ou attachés aux apparences plus qu'à leur réalité profonde, Ténébreuses nous entraîne au bout de ce qu'il y a de pire pour un individu: le fait de "passer pour" sans être vraiment, au point de se nier tout à fait.

Et, assurément, les masques risquant toujours, tôt ou tard, de tomber, on ne peut pas construire une vie entière là-dessus sans payer en retour. Parfois même le prix fort.

Ténébreuses de Karin Alvtegen (trad. Magdalena Jarvin), Points Policier, 348 pages

Publié dans Noir scandinave

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hotte claudine 18/01/2011 21:22


Je viens de découvrir cette écrivaine suédoise, j'ai été enchantée pa ce livreoù le style est très correct et l'histoire nous tient en haleine.
J'ai découvert aussi Johan Theorin, l'heure trouble est magnifique.
Je préfère ces policiers aux policiers américains qui se ressemblent et qui souvent sont écrits d'un style beaucoup trop familier!!


cynic63 20/01/2011 11:15



On est bien d'accord...Si vous souhaitez suivre mes papiers, cliquez sur la nouvelle adresse en haut de cette page. A bientôt



Ys 18/04/2009 21:07

Mince, j'adore McEwan... nous ne lirons pas ensemble, je crois...

cynic63 19/04/2009 10:59


Peut-être bien...J'avais quand même beaucoup aimé "Amsterdam" et "délire d'amour". Ce que je disais sur Mac Ewan s'appliquait, notamment, à "Samedi" que j'ai trouvé vraiment long pour le coup...


Ys 18/04/2009 14:05

Pour ma part, j'ai trouvé ce roman vraiment très long. Longueurs + personnages tous plus exécrables les uns que les autres ne m'ont pas permis d'être aussi enthousiaste que toi...

cynic63 18/04/2009 14:17


je comprends ton point de vue, même si je ne le partage pas. Il est vrai que c'est un livre qui peut rebuter mais j'ai beaucoup aimé toute la partie analyse psychologique et la manière dont les
choses s'enchaînent, se mettent en place. Disons que c'est "ambitieux" comme livre et je ne me suis pas ennuyé malgré les digressions (contrairement, par exemple, à ce qui m'est arrivé avec un
auteur comme Mac Ewan quand il donne dans l'introspection. La comparaison s'arrête là bien sûr)