American tandoori...

Publié le par cynic63

Le multi oscarisé Slumdog Millionaire, réalisé par le Britannique Danny Boyle et sorti en France mi-janvier, oscille entre la success story, le conte onirique, le cinéma d'action ou encore, par exemple, le mélodrame inspiré par les canons de Bollywood. A l'arrivée, le mélange est plutôt hétérogène et on obtient un film sinon bancal du moins très inégal...
Jamal (Dev Patel), jeune orphelin musulman de 18 ans originaire des bidonvilles de Mumbay, est le candidat du fameux jeu "Qui veut gagner des millions?". A l'issue de la première journée de ce dernier, il est déjà en possession d'un million de roupies, est devenu la star des pauvres du pays et doit revenir le lendemain pour l'ultime question qui peut lui permettre  de doubler sa mise. Malheureusement, balancé (on ne dira pas par qui) à la police pour une tricherie qu'il n'a pas commise, on le voit alors, dès les premières séquences du film, être sérieusement passé à tabac par les flics. On assiste à un interrogatoire des plus musclés dont le point d'orgue est l'utilisation de la fameuse gégène. Mais, les policiers ne sont pas bêtes: ils ne doivent pas trop l'amocher car il y a encore l'émission du lendemain...
Visionnant la vidéo du jeu télévisé, le flic chargé de l'enquête cherche à comprendre comment un "Slumdog" (chien des bidonvilles) a pu répondre à certaines des questions de Prem, le Jean-Pierre Foucault local (l'excellent Anil Kapoor, monstre magnifique de cynisme et de mépris pour ces moins que rien). L'une des bonnes idées du film vient, sur ce point, des choix cinématographiques de Boyle: à chaque question, il y a une référence au passé de Jamal; références qui lui permettent de trouver les bonnes réponses.
Le spectateur a alors accès à ces événements grâce à de nombreux flash back qui le transportent dix ans en arrière à l'époque où l'enfant, en compagnie de son frère Salim, vivotait dans le quasi-dépotoir de la mégalopole indienne. Le talent de Boyle prend ici toute sa valeur: magnifiques plans sur cette réalité d'une Inde miséreuse, caméra portée comme pour rendre compte de toute cette vie grouillante et agitée, séquences pleines d'humour ou de tendresse pour ces gens qui font tout pour vivre le moins mal possible. On remarquera aussi, qu'à ce stade du film, le casting se révèle impeccable: les enfants interprètent leurs scènes avec une finesse et une justesse qu'on en oublie qu'ils jouent.
Petit à petit, on découvre la terrible histoire de ce gamin: sa mère est morte lors d'une descente de fanatiques hindous, bien décidés à massacrer ces "chiens de musulmans". Jamal, toujours accompagné de son frère aîné mais aussi de Latika, gamine et compagne d'infortune, se retrouve à traîner dans les rues, glanant sur les immenses décharges de la ville de quoi survivre jusqu'au jour où Mamane (Ankur Vikal), sorte de mafieux local qui "apprend" aux gosses abandonnés comment faire la manche, les prend "sous sa protection". Scènes terribles que celles du "dressage" auxquels ces enfants sont soumis. Réussissant à fuir, avant que le pire ne se produise, Salim et Jamal, sans Latika qui n'a pu échapper aux monstrueux trafiquants,  vont ensuite errer dans l'immense pays qui est le leur, resquillant les chemins de fer indiens. Le film prend un tour, un peu différent. On voit les deux héros gagner leur vie de petits boulots en petits boulots, dont la plupart sont orientés vers le tourisme...
Quelques années plus tard, Jamal qui n'a toujours pas oublié Latika (la très belle Freida Pinto) va tout faire pour la retrouver et la tirer des griffes des horribles qui la maintiennent en quasi esclavage.

Mais, arrêtons-là le résumé du film car il ne s'agit pas de tout dévoiler et voyons ce qui, à nos yeux, ne fonctionne pas.
C'est justement à partir de l'échappée belle évoquée plus haut que l'ensemble semble déraper. Déjà, on se demande comment deux gamins, qui ne parlaient que l'Hindi, peuvent maîtriser parfaitement l'anglais sans mettre les pieds à l'école depuis la mort de leur mère. Il nous semble bien improbable que la simple proximité de touristes américains, qu'ils arnaquent d'ailleurs joyeusement, y suffise. Soit, on veut bien, à la rigueur, passer outre...
Ensuite, et c'est à nos yeux beaucoup plus grave, comment parviennent-ils, au milieu d'une mégalopole d'environ seize millions d'habitants, à retrouver des anciennes connaissances aussi facilement? Tout cela laisse bien sceptique...
Pour continuer dans ce registre, l'intrigue nous paraît, comme qui dirait, "cousue de fil blanc". Jamal représente la grandeur d'âme, l'arnaqueur gentil qui ne va jamais trop loin, et son frère, l'éminence grise, amoral et prêt à basculer de l'autre côté. C'est tout bonnement manichéen et, par la même, très hollywoodien (cette fois-ci, le 'h" se justifie).
Que d'incohérences au niveau scénaristique, tout de même...

Dans un autre registre, celui des choix de cinéma, on ressent très fortement un changement peu heureux dans la façon de filmer de Boyle. A la très agréable et justifiée façon de se servir de la caméra dans la première partie, il semble donner dans un cinéma des plus académiques par la suite. En un mot: la mayonnaise retombe. Pour ceux qui connaissent le réalisateur britannique et son travail, il paraît nous resservir son novateur travail de Trainspotting en y ajoutant une grosse louche de l'indigeste La plage. Quel style de film Boyle a-t-il donc voulu réaliser? On se perd dans une réalisation qui lorgne vers trop de genres...
Sans dévoiler la fin - mais étant ici question de cinéma calibré pour fonctionner aux Etats-Unis on la devine aisément -, on se dit que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes et que les gentils, parce que leur seule qualité est justement d'être gentil, s'en sortent bien. Trop facile encore une fois...
Et puis idéologiquement, quelque chose gêne un peu aux entournures: on sous-entend, peut-être inconsciemment, que l'issue à la misère réside dans la chance, la seule volonté individuelle, le fait qu'il soit écrit que les projecteurs se braqueront sur nous le jour venu. Personnellement, ce genre de discours me met mal à l'aise, même si, évidemment, j'admets sans difficulté qu'il est normal qu'un individu se prenne en main. A cet égard, les scènes pendant lesquelles le petit peuple de Mumbay se presse devant la télévision, tels des supporters de foot, pour assister à la victoire de l'un des leurs me semblent d'un caractère tout bonnement "putassier" (désolé pour le mot). Mais, comme il est dit clairement, "c'est le destin"...

Pour conclure, allez-y au moins pour les trois premiers quart d'heure et subissez le reste....Dommage, on aurait préféré aimer ce film pour ses deux heures.

Slumdog Millionaire de Danny Boyle, Grande-Bretagne, 2008, 2 heures

PS: une mention spéciale à tous ces gamins qui apparaissent au début. Ils sont excellents.

Publié dans Ecran noir

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sentinelle 18/05/2009 09:43

J'ai détesté ce film, que j'ai abandonné après 3/4 d'heure de vision. Et si tu me dis que c'était le meilleur, je me dis que j'ai bien fait de ne pas avoir été plus loin. Faut dire que j'avais lu le roman auparavant et que le décalage entre ma représentation et celle du réalisateur était trop indigeste pour moi. Trop d'images, trop de couleurs, trop rythmés, trop d'adaptations scénaristiques malheureuses qui m'ont énervée. J'ai trouvé par contre le roman plaisant à lire, sans être particulièrement substantiel dans sa forme ni dans son contenu. Un bon divertissement qui ne pouvait que plaire au public américain : il y a du self-made man et de l’américanisation de la culture indienne dans ce roman, dans lequel l’amour et le courage triomphe de tous les obstacles...

cynic63 18/05/2009 10:58


Peu ou prou, on partage le même avis....


Tarpon 01/04/2009 10:11

Bien d'accord avec toi (je réagis tard je sais) : j'ai passé un bon moment en voyant le film, mais j'avais en sortant l'impression d'une grosse arnaque aux (bons) sentiments. Pas aimé la manière de filmer, que je trouve très affectée, pas aimé le personnage principal, bien propret tandis que son frère se salit les mains en particulier pour lui sauve la vie. Pas aimé la fin : finalement, s'il s'en sort, c'est parce que c'est son destin. Hein, entendu, les damnés de la terre ? Si c'est votre destin de vous en sortir, c'est cool, sinon, crevez donc...

cynic63 01/04/2009 17:27


Sur la manière de filmer, comme je le dis, j'ai bien aimé le début. Et pour le reste, on est, en effet, d'accord. J'aurais, à la limite, que le film ressemble carrément à un vrai conte de fées. On
n'auarit pas ce sentiment de grosse arnaques aux bons sentiments. Merci pour ton commentaire (même tardif, cela n'a pas d'importance)


A_girl_from_earth 28/03/2009 00:56

Enfin j'ai réussi à lire ton billet! C'est que j'ai eu quelques problèmes de connexion ces derniers jours...
Effectivement ton point de vue sur ce film est très intéressant et tu en soulignes parfaitement bien les quelques failles. Au passage, dans le livre, l'enfance de Jamal (qui a un nom d'ailleurs plus significatif dans le roman) justifie le fait qu'il parle couramment l'anglais. Je ne parle pas de Latika, elle n'existe pas dans le roman lol.
Je rajoute un lien vers ton billet très éclairé.

cynic63 28/03/2009 08:52


Merci pour le lien. Effectivement si des éléments essentiels par rapport au roman sont zappés...


Marie 25/03/2009 12:44

En effet, nous sommes d'accord! =)
J'aime beaucoup ta chronique, elle est fouillée et très réfléchie!!

cynic63 25/03/2009 16:27


Merci beaucoup pour le compliment. Je vois que nous sommes assez nombreux à trouver que des tas de choses ne fonctionnent pas dans ce film. J'en avais pourtant entendu des tas de choses
positives...Vraiment dommage pour le début qui me semble (soyons un peu généreux!!!) réussi...


M.B 24/03/2009 19:13

je préfère le livre quand même

merci pour la critique et n'hésite pas à aller faire un tour sur mon blog
http://anotherwhiskyformisterbukowski.unblog.fr

http://nounoubelle.labrute.fr

cynic63 24/03/2009 19:17


je vais le faire, bien entendu