Jambe de feu...

Publié le par cynic63

Quelle erreur de ma part...J'avais sous-entendu que Plutôt crever de Caryl Férey constituait peut-être le premier volume consacré au flic borgne Mac Cash ( Boîte à gifles ). Grossière erreur et mea-culpa: la suite existe bien. Et, elle vaut le déplacement...

Notre atypique policier d'origine irlandaise a un sacré problème. Ayant négligé de prendre soin de son oeil de verre, il est atteint d'une terrible affection et risque, tout simplement au train où évoluent les choses, de devenir aveugle. S'en moquant comme du reste, surtout que Strummer, le leader du Clash vient de casser sa pipe, notre irascible bonhomme décide de laisser faire la nature et d'envoyer tout bouler.  Dérangé lors de la mise en oeuvre de son auto-destruction par le facteur, qui d'habitude ne sonne même pas une fois, surtout que ce dernier a, en plus, une drôle de tronche - "Avec sa gueule de con, on aurait dit Sardou"-, Mac Cash apprend une nouvelle qui lui fait l'effet d'une tuile atterrissant sur son crâne endurci: le recommandé livré par le préposé des postes l'informe qu'il a une fille de pratiquement 10 ans, fruit de quelques nuits passées avec une serveuse rennaise. La gamine ignorant l'existence de ce père providentiel (sic), la femme en question lui demande par la présente de veiller sur celle-ci car, en ce qui la concerne, c'est terminé: quand il lira la lettre, le crabe aura triomphé...
Véritablement courroucé par l'annonce de celle qui lui a fait, il faut bien l'avouer, un petit dans le dos, Mac Cash va cependant, puisqu'il n'a rien d'autre à faire, chercher à savoir à quoi ressemble cette môme, cette Alice qui apparaît dans sa vie. Il flanque donc sa démission de manière magistrale, se tire de son appartement brestois sans préavis... Direction: L'Ille-et-Vilaine, Montfort-sur-Meu, déprimante petite bourgade...
L' atrabilaire Irlandais s'installe dans une maison qui tient plus de la bicoque avec pour objectif de s'assurer que la petite Alice est entre de bonnes mains dans la famille d'accueil à qui elle a été confiée. Suivi par un vieux chien errant, qui a adopté l'ex-flic, et non l'inverse, après une "planque" pour surveiller sa progéniture, Mac Cash fait une macabre découverte dans le cours d'eau jouxtant sa minable demeure: une enfant très jeune noyée...
Il contacte alors les gendarmes qui, l'ayant déjà repéré lorsqu'il observait les mômes du Collège d'Alice, commencent à se demander ce que ce borgne vient faire ici et lui annoncent très clairement que son passé de flic ne le dédouane pas des soupçons qu'on pourrait faire peser sur lui. Évidemment, notre énervé ne s'en laisse pas compter, surtout par l'adjudant qui lui paraît avoir la parfaite tête de celui qu'on roule, et se moque des avertissements de la maréchaussée...
Comme par malédiction, Alice se présente chez ce vieux bougon, lui affirme que la petite fille noyée ne lui est pas tout à fait inconnue et qu'elle sait où elle l'a vue: Le Guillou, directeur de la DASS.
A partir de là, on s'en doute: les choses vont déraper, à commencer par le directeur retrouvé refroidi dans sa propriété par Mac Cash qui tombe nez à nez avec les tueurs. Notre ancien activiste de l'IRA commence à distribuer les coups, les balles, énervé qu'il est par le fait que sa récente et tardive paternité soit remise en cause par toute une bande d'affreux qui ont compris qu'Alice était le témoin gênant d'une affaire bien plus compliquée qu'en apparence.
Mais, telle la jambe de Strummer qui battait la mesure lors des virulents concerts du quatuor punk, Mac Cash va se secouer, mettre le nez dans une sacrée embrouille au coeur de laquelle il aura affaire à des partouzeurs, des agents immobiliers, des magouilleurs en tous genres, des trafiquants d'enfants et autres personnages hautement recommandables.
Frappé par de violentes attaques liées à l'infection qui le touche, le natif de Belfast va correctionner à tours de bras et se rendre, puisque l'enquête l'exige, à Marrakech après avoir eu soin de mettre en sécurité SA fille qu'il a confiée à Saholy, une très charmante et libérée assistante sociale....

Caryl Férey, à l'occasion de cette deuxième (més)aventure de son héros, nous sert une intrigue alambiquée avec tout le talent et la fraîcheur de l' écriture qu'on lui connaît. Inscrivant son récit dans le genre polar nerveux, il nous invite à suivre les pérégrinations de son personnage principal tout au long d'un texte dynamisé (dynamité?) et dans un style qu'il maîtrise de mieux en mieux.
Les péripéties sont souvent prétexte, mais pas seulement, à une avalanche de bons mots qui, loin d'alourdir le récit le relance quand celui-ci paraît s'essouffler ou verser dans l'incohérence. C'est donc de l'écriture en bombe portative que le Breton nous balance dans la tronche. On en redemande...
Par rapport au premier volume de la série, on a senti une veine un peu plus impliquée dans le social, notamment lors des différents portraits des notables qui sont plus souvent mus par la recherche de leur propre intérêt ou plaisir que par d'autres valeurs plus altruistes. A cet égard, les pages sur le Maroc sont particulièrement pertinentes: on y voit les "gens bien" s'attaquer à un terrain de chasse encore vierge mais terriblement prometteur quant à l'avenir doré qu'ils pourraient s'y construire et aux sacro-saints bénéfices qu'ils pourraient en tirer.
Enfin, l'attachant Mac Cash - "un homme qui n'aime ni les chiens, ni les enfants ne peut pas être entièrement mauvais", W.C Fields - retrouvant à l'occasion de son nouveau et accidentel statut de père un peu de philanthropie, on assiste à des pages remplies de tendresse exempte de toute niaiserie bien pensante...

On l'aura compris: on aime Caryl Férey car, non content de savoir écrire, il n'oublie jamais l'humour bien méchant ou les lueurs d'espoir même petites. Evidemment, ceux qui cherchent des polars bien cérébraux ou une écriture torturée seront certainement moins enthousiastes (comme pour Ken Bruen, tiens) mais les autres se laisseront séduire par un auteur et une prose qui, de toutes façons, comptent parmi les plus intéressantes de ce que la France du polar peut proposer.


La jambe gauche de Joe Strummer, de Caryl Férey, Folio policier, 243 pages

Publié dans Noir français

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Guillome 28/04/2009 16:02

j'ai lu ce petit bijoux d'une traite. Ah décidément je suis accro au style Ferey pour longtemps ! merci pour votre commentaire qui me donne envie de replonger dans le livre

cynic63 30/04/2009 12:44


De rien....vivement le prochain de Caryl. En attendant, on peut patienter avec ses autres ouvrages s'ils n'ont pas été déjà lus...


Marie 26/03/2009 21:16

Je ne suis pas très 'polar', et d'ailleurs, il faudrait que je remédie à cela, car je trouve qu'il est bon de varier les genres... et les plaisirs!
Bref, je retiens le nom de Caryl Férey. Car hum, j'avoue que je n'en avais jamais entendu parler. Rien d'étonnant, il y a des tas de choses intéressantes dont je n'ai encore jamais entendu parler, parfois, ça me désespère! =)