Miettes de Crabb

Publié le par cynic63

Paru initialement en 1978, La bouffe est chouette à Fatchakulla ,qui vient de ressortir, serait, selon la quatrième de couverture, l'unique roman de Ned Crabb.
On découvre à cette occasion un très bon polar à la mode étatsunienne, d'ailleurs plus roman policier noir que "thriller" comme il est indiqué sur la couverture de la présente édition...
L'action se déroule dans un canton du Nord de la Floride, "le plus pauvre" précise l'auteur. Il ne sera donc pas question ici de vieux retraités pleins aux as ou de personnes au physique avantageux, façon série télé de TF1.

Rien ne se passe de très passionnant à Fatchakulla: l'endroit est habité par une population de pauvres rednecks à moitié dégénérés dont les occupations principales (uniques?) se résument à la chasse, la pêche, la baise et les saouleries chez Posey, minable bar, si l'on peut dire, où tout le monde se rend. Cependant, comme dans toutes les communautés vivant presque en autarcie, les rancoeurs ou les haines sont souvent féroces et tenaces. Oren Purvis, "le plus fieffé salaud du canton de Fatchakulla", nous dit la première phrase du roman, est aussi l'un des plus riches. Vulgaire, violent, à l'hygiène laissant plus qu'à désirer, cet affreux, sale et méchant est retrouvé assassiné. Retrouvé n'est d'ailleurs pas le mot car c'est uniquement sur sa tête que le jeune Module Lunaire (ça ne s'invente pas..) Barlow trébuche une nuit alors qu'il descend à la rivière afin d'attraper des vers pour la partie de pêche qu'il s'est programmé. Au matin, Arlie Beemis, le taciturne shériff du canton, accompagné de son improbable adjoint et du docteur du coin, Doc Bobo (ça continue...) arrive sur les lieux.
Faisant fouiller l'endroit, Arlie réussit à récupérer une jambe de la victime. Pour le reste, plus aucune trace du corps de Purvis.
Après trois jours d'une enquête totalement infructueuse, le shériff et Doc décident de faire appel à Linwood Spivey, sorte de petit génie local- mais il faut le dire vite - dont l'un des plus haut faits d'arme fut de résoudre le mystère de la disparition du chihuahua d'une habitante du canton qui s'était fait dévorer, non pas par un alligator mais par un Indien au Q.I proche du zéro...
C'est donc en compagnie de ce trio véritablement dépareillé que l'on va avancer dans le récit. Trio qui va voir ses suspects être disculpés un à un au fur et à mesure. Surtout que deux autres personnes, Flozetta, une obèse nymphomane, et Valpurgis Goodpasture (ce n'est pas fini...), un énorme et douteux prédicateur libidineux repenti, vont venir s'ajouter à la liste des victimes laissant respectivement une fesse pour l'une et un pied et un bras pour l'autre...
Le mystère s'épaissit d'autant qu'une mystérieuse et belle jeune femme vient d'arriver chez les Purvis, auxquels il s'avérera qu'elle est apparentée, afin de s'occuper de Ju-Jube (remettez-en une couche...), le frère débile d'Oren.

On l'aura compris: on nage en plein délire mais le roman est jubilatoire, décapant et souvent réjouissant.  Crabb dépeint, non sans talent, un petit monde totalement décalé, peuplé de personnages qui cachent tous des tares plus ou moins visibles, y compris ceux composant l'équipe d'acier qui, tant bien que mal, essaie de faire la lumière sur ces meurtres horribles: Arlie est affublé d'une épouse qui passe son temps à noyer son oisiveté dans le bourbon, Doc Bobo a l'estomac fragile à la vue du sang et Linwood est capable d'ingurgiter des bières jusqu'à ce qu'il n'en puisse plus. Les autres habitants du canton (on aurait préféré peut-être "comté" en guise de traduction) sont encore pires. Outre le fait que leur culture se limite au périmètre visible de leur habitat, ils sont persuadés, très vite, que ce n'est autre que Willie Le Siffleur, sorte d'esprit des marais, qui est l'auteur des meurtres.
Surtout, Crabb nous livre certainement ses plus belles pages quand il décrit le marécage, la chaleur étouffante de l'été floridien et les sensations de ses personnages principaux, asphyxiés par le climat comme par la tension qui grandit. Sur ce dernier point, on retrouve, il est vrai, une des caractéristiques du Thriller.
Mais, c'est essentiellement avec sa galerie de portraits comme avec ses instantanés d'une société rurale arriérée et repliée sur elle-même qu'il rafle la mise. On a pensé à certains romans du Grand Jim Thompson comme M.Zero ou 1275 Ames à la lecture des passages évoquant cette Amérique du Deep South... Filiation thématique mais aussi stylistique par la force évocatrice des phrases utilisées: un style alerte sans fioritures, sauf si nécessaire.
En suivant les protagonistes dans les marais ou sur la rivière, on croirait entendre Creedence Clearwater Revival interpréter  Born on the bayou avec ses sons de guitares swamp qui collent si bien au paysage.

Une très bonne idée d'avoir ressorti ce bon roman noir des oubliettes...Peut-être pas le livre de l'année mais un excellent exemple de ce que l'on peut faire, notamment lorsque le sujet porte sur des corps en charpie et que l'auteur se refuse à en rajouter en décrivant ces restes de manière complaisante.


La bouffe est chouette à Fatchakulla de Ned Crabb (trad. Sophie Mayoux), Folio Policier, 266 pages

Publié dans Noir étasunien

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Dominique 17/03/2009 19:22

chouette, je découvre un blog de polars et un auteur que je ne connais pas pas mal pour la soirée

cynic63 17/03/2009 19:24


Tant mieux...En plus, comme il n'a écrit que celui-ci, on a vite fait le tour. Bon polar d'ailleurs, et surtout très drôle...Les mises à jour que je ferai en fin de semaine sont moins drôles...


Jean-Marc Laherrère 12/03/2009 09:52

C'est vrai que nous avons beaucoup de chance, folio policier d'un côté, et rivages noir de l'autre font un magnifique travail de réédition qui remet en lumière des bijoux oubliés. Que ce soient les premiers romans de Leonard et Westlake, ce Crabb, de vieux Thompson, Chase ...
Le plus difficile est de trouver le temps de les lire !

cynic63 12/03/2009 10:12


A qui le dis-tu...Moi, je vois que tu as un rythme bien soutenu quand même...Je vais me replonger dans Thompson: j'ai dû en lire une dizaine mais ça fait bien longtemps