Bruen of Brixton...

Publié le par cynic63

Quand Ken Bruen nous entraîne dans le quartier jamaïquain de Londres par l'intermédiaire de Tonny Brady, son héros, on se retrouve sinon en terrain connu, en tous cas, guidé par un personnage qui nous en rappelle un autre: son privé est bien aussi déjanté que son demi-frère de plume de Galway, le multi défoncé Jack Taylor.

Homosexuel, maniaco-dépressif grave, accroc à différentes substances, Brady se voit confier une mission a priori aisée: remettre la main sur Roz, la fille du très riche Jack Dunphy.
Pour le seconder, le privé s'adjoint les services du grand Reed, un noir qu'il a rencontré en prison et avec qui il gère un "petit commerce", et de Danny, un spécialiste du cambriolage et des armes.
Tone, comme on le surnomme,  ne va pas tarder à remonter la trace de la jeune Roz: le très peu recommandable Leon, proxénète notoire de Brixton, l'a prise sous son aile.
Névrotique, comme on l'a dit plus haut, Brady décide d'arnaquer tout le monde: Jack Dunphy et Leon. En gros, lui et ses deux comparses vont doubler le père et l'amant en enlevant Roz puis en exigeant une rançon des deux hommes.
Facile. Nos trois pieds nickelés sont malins, futés, certains que leur plan est réglé comme du papier à musique....
Évidemment, il n'en sera rien, les choses vont vite tourner au vinaigre et nos kidnappeurs en seront pour leurs frais; les deux "pigeons" s'avérant être des coriaces rancuniers et peu enclin au pardon...
Sans compter que le peu veinard Brady va être l'objet d'un racket de la part de deux flics vulgaires et bien peu scrupuleux.
Le roman va donc basculer dans le violent, voire le sanguinolent, lors des 80 dernières pages (en gros).

Comme d'habitude, on retrouve le style de Bruen, sa patte: un style sec, direct, précis, construit autour d'une syntaxe délibérément simple et efficace. Pas de descriptions qui s'étendent sur des paragraphes, ni même de phrases trop alambiquées chez lui. Adeptes de l'écriture torturée, foisonnante ou complexifiée à l'extrême, lisez du Bruen et vous en serez pour vos frais.
Ce que l'on aime chez lui est ailleurs: Il est le parfait exemple de ce que le punk pourrait donner en littérature. Une grande claque bien placée.
Et puis, comme toujours, on fait connaissance avec des personnages improbables, ayant un sens moral ou commercial bien personnel. Par exemple, on voit ici un Jack Dunphy qui se prend très sincèrement pour Gene Hackman, le cite à tours de bras, visionne encore et encore les films dans lesquels ce dernier apparaît ou se demande comment son alter ego réagirait face à telle ou telle situation.... Un vrai cas...
De plus, Bruen n'oublie jamais d'habiller chaudement son héros: Brady, on l' a déjà dit, est atteint de manie dépressive et on doit bien avouer que l'auteur semble en connaître un rayon lorsqu'il évoque les symptômes de la maladie et les effets secondaires du lithium dans son traitement.

Ensuite, on renoue avec les obsessions stylistiques de l'Irlandais: les pages truffées de références littéraires ou musicales (ces dernières étant plus nombreuses ici), les bons mots ou les répliques qui mettent dans le mille, du genre:
"Ma vieille mère , elle en avait dit des conneries mais tout le monde a son instant de grâce, excepté Margaret Thatcher"
ou bien, lors de l'expédition-kidnapping de nos trois durs, revêtus de masques de la même vieille Dame de Fer et de son successeur sur le visage:
"Ainsi les Tories sont allés à Brixton, sinon en triomphe, du moins en van"

Du pur Bruen: toujours jouissif, corrosif et terriblement recommandable si on adhère au second degré...

Hackman Blues de Ken Bruen (trad. Simone Arous), Points Roman Noir, 254 pages

Publié dans Noir irlandais

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dollmeat 19/12/2009 11:07


Mais l'humour noir me va très bien. C'est même une chose très importante dans un polar, à mon goût. En fait, plus que celui là, c'est tous les livres de Bruen que je n'ai pas lu que je devrais
mettre sur ma PAL


cynic63 21/12/2009 08:59


Je suis bien d'accord à propos de l'humour (même si ce n'est pas obligatoire). Ceci dit, je crois qu'il y  a un ou deux Bruen assez dispensables. Comme on dit: "on n'est déçu que par ceux
qu'on aime"


dollmeat 18/12/2009 12:42


Pas lu, mais il a l'air bien. Je vais le mettre sur ma PAL


cynic63 18/12/2009 14:05


C'est excellent et très humoristique (mais humour noir, bien sûr)


Ys 10/03/2009 21:49

Pas pour moi ce livre, j'ai déjà eu une mauvaise expérience avec Bruen ("Le martyre des Magdalènes"), où l'intrigue est au second plan et prétexte à nous livrer les divagations de son héros "multi défoncé" comme tu dis si bien...

cynic63 10/03/2009 22:09


C'est effectivement un peu dans la même veine...Donc si tu n'as aimé "Le martyre...", je ne pense pas que tu ahèreras à celui-ci. Mais, je trouve quand même que l'écriture "coup de poing" du
bonhomme vaut le coup...