Soldiers of fortune

Publié le par cynic63

Rivages Noir vient de rééditer Sale Histoire d'Eric Ambler, paru initialement en 1967. L'auteur, surtout connu pour son travail dans le milieu cinématographique et ses romans d'espionnage, nous livre ici un agréable ouvrage à la frontière de l'aventure et de son genre de prédilection.

Son héros, Arthur Simpson, déjà présent dans Topkapi, a de sérieux problèmes. Né d'une mère égyptienne et d'un officier anglais tué lors de la Première Guerre Mondaile, il lui faut absolument obtenir le renouvellement de son passeport britannique afin de pouvoir demeurer en Grèce, pays où il réside désormais. Homme au passé peu clair et loin d'être d'une moralité à toutes épreuves, il se voit refuser le précieux document par l'administration consulaire si bien qu'il se retrouve sans papiers.
Simpson décide alors d'obtenir un "faux passeport" de préférence d'un Etat peu regardant sur la validité de tels documents. Evidemment, il faut payer et notre héros étant sans un, il accepte un travail auprès d'une équipe improbable venu tourner en Grèce, sans aucune autorisation bien sûr, un film...pornographique. Sa fonction: trouver des acteurs pour le casting du film en question...
A la suite d'un imbroglio, il se voit contraint de quitter le pays en compagnie du peu recommandable Goutard, un ex-para français devenu garde du corps du producteur-réalisateur. Embarqués clandestinement, mais avec l'aval de l'équipage, sur un cargo en partance pour le Mozambique, les deux compagnons d'infortune se retrouvent complètement désoeuvrés à Djibouti, encore française à l'époque jusqu'à ce qu'un étrange personnage  ne leur propose un travail de gardiennage particulier: surveiller les intérêts d'une multinationale qui exploite du minerai en Afrique Centrale. Les deux hommes acceptent...
Engagé puis amené sur les lieux de sa mission dans des conditions de voyage précaires en compagnie de personnages des plus "étranges" , Simpson s'aperçoit en réalité que son travail n'est pas exactement ce qu'on lui avait décrit: En fait, la fine équipe doit faire main basse sur une partie du territoire d'un pays frontalier de la fictive République du Mahindi, lieu d'implantation de la société qui l'a embauchée.
Quand on aura dit que la région à conquérir est exploitée par une multinationale concurrente, on comprendra aisément que notre Simpson se retrouve dans un costume qui taille bien trop grand pour lui et qu'il se voit entraîné dans une histoire qui le dépasse quand la milice armée à laquelle, un peu malgre lui, il participe, envahit le territoire "ennemi". On assiste donc à un déclenchement de conflit entre les deux pays africains et on progresse sur le terrain en même temps que la troupe de mercenaires secondée dans sa tâche par quelques soldats du Mahindi, bien malhabiles il est vrai.
Qu'on se rassure la guerre ne fera pas long feu - si on ose le dire ainsi - car comme l'affirmera un des personnages:
"Il n'y a plus aucune raison de se battre. Le petit jeu est terminé. L'UMAD et la SMMAC (les 2 sociétes concurrentes) ont conclu un accord". Tant pis pour les Africains qui ont laissé leur peau lors de la glorieuse opération.

L'intrigue, on le voit, rebondit à de nombreuses reprises et le lecteur suit avec plaisir les pérégrinations d'un Simpson plus souvent dépassé par les événements qu'à son tour. Si le héros créé par le romancier britannique n'inspire pas une sympathie débordante, il est loin de constituer ce que l'on peut appeler un "sale type". On lui accordera, entre autres choses, qu'il se retrouve là un peu par un concours de circonstances catastrophiques et, en outre, qu'il fait preuve de bien plus de compassion pour les Africains sacrifiés sur l'autel du sacro-saint profit capitaliste que les autres mercenaires.
De plus, on est souvent amusé par ce personnage couard qui n'oublie pas d'enjoliver, parfois pour son malheur, son propre passé.
Si le roman d'Ambler ne manque en effet pas d'humour, on a été néanmoins attentif à ce regard sur une Afrique tout juste sortie du colonialisme et déjà livrée aux affres des puissances de l'argent dont l'objectif était d'empêcher tout un continent de s'émanciper réellement.
Pas vraiment un roman noir, donc, mais une fiction plaisante, dépaysante, agréable à lire et qui a le mérite de pointer le doigt sur une réalité qui, si elle a changé quelque peu de forme, semble perdurer pour le malheur de toute une région du monde laissée en marge du développement par le bon vouloir des puissances financières et des pays occidentaux.

Certains feraient donc bien d'y réfléchir avant de prononcer, à Dakar par exemple, des discours affirmant clairement que l'Afrique est restée en marge de l'Histoire et sous-entendant, à mots à peine couverts, qu'elle se devait de grandir...

Sale Histoire d'Eric Ambler (trad. Jean-François Caillé), Rivages Noir, 298 pages

Publié dans Noir britannique

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