Canicule bolognaise

Publié le par cynic63

Pour une raison qui échappe à beaucoup, les ouvrages de Loriano Macchiavelli sont très peu traduits en France et, surtout, ils ne le sont que depuis très récemment alors que leur auteur jouit d'une réputation immense en Italie.
Le héros de ce Derrière le paravent est d'ailleurs très connu chez les Transalpins car une série télévisée lui a été consacrée. Adaptation que l'auteur lui-même, dans une récente préface intégrée à cette édition, renie.
C'est donc avec trente ans de retard tout juste que le lecteur français découvre le sergent Sarti Antonio, le héros évoqué plus haut, dans le roman dont il est question ici.

Chargé de veiller sur un précieux coffret contenant trois pièces rares lors d'une exposition de numismatique, le policier faillit -c'est en tous cas l'avis de son supérieur- à sa mission puisque le fameux écrin disparaît. L'inspecteur Raimondi décide donc de sanctionner Sarti et Felice Cantoni, son coéquipier, qui se retrouvent  à jouer les plantons dans leur voiture de service au Pilastro, quartier défavorisé et dont les habitants ont tous été passablement amochés par l'existence. C'est lors d'une de ses nuits étouffantes de l'été bolognais que le duo rencontre le jeune Claudio, 12 ans, occupé à suivre les cours d'un de ses professeurs en filouterie, le surnommé "La Girafe". En l'occurrence: des travaux pratiques de démontage de pneus...
Touché par le pré-ados futé, Sarti passe l'éponge et le gamin en est quitte pour une bonne leçon de morale, tout comme son "enseignant" qui, s'il se fait quelque peu secouer par le policier, s'en tire également à bon compte.
Claudio, qui déteste l'école, va, avec l'aide du sergent, vaquer à des occupations plus saines: il donnera des petits coups de main dans un garage.
Seulement, comme rien ne sera épargné, ni à ce quartier oublié des hautes autorités de la ville, ni au héros de Macchiavelli, le petit Claudio est retrouvé assassiné d'une balle (plutôt un plomb) dans la tête et porteur d'une somme importante. Incompréhensible pour tout le monde: les habitants du Pilastro ne tarissant pas d'éloges à l'égard de celui qui voulait qu'on l'appelle Claus, Sarti n'aura de cesse de découvrir le coupable, même s'il doit fouiller le quartier et chahuter quelques habitants dont la langue a du mal à se délier.
Bref, on l'aura compris: le sergent est un sanguin, un énervé qui, comble de malchance, est sujet à de violentes crises de colite et qui ne supporte pas, décidément un caractère, de se voir servir un mauvais café; boisson qu'il a élevé au rang de beaux-arts
Notre flic de Bologne bougon, râleur, atrabilaire, victime de changements d'humeur ravageur, sait faire preuve de compréhension malgré des préjugés qui l'aveuglent et, surtout, n'accepte pas qu'un gosse soit mort pour rien.
Ayant promis à Lucia, la mère célibataire de Claudio, de faire la lumière sur le crime, Sarti n'hésitera pas à se mettre en délicatesse avec tout le monde. Hiérarchie et habitants du Pilastro inclus.
Aidé par Rosas, sorte de Diogène qui vit dans un appartement tenant plus d'une tanière que du tonneau de l'Illustre Cynique, le personnage de Macchiavelli va petit à petit apprendre à regarder derrière le mur des apparences et de ses propres certitudes.
L'auteur en constituant ainsi un couple des plus mal assortis brise aussi, en quelque sorte, le miroir aux alouettes: Sarti, persuadé que le coupable ne peut venir que du Pilastro, ne cherche nulle part ailleurs et ne songe pas que le crime puisse venir de l'autre côté du mur invisible qui sépare ce quartier-ghetto de la "vraie et belle" ville.
On croise, à l'occasion de l'enquête, des personnalités très bien sous tous rapports, des féministes déterminées à l'occasion d'une scène drolatique, des gens simples mais aussi des tordus ou des déclassés, comme ce "Girafe" qui a transformé sa salle de bains en poulailler....
Bref, c'est souvent pesant, étouffant comme ces nuits passées par Sari à planquer ou à déambuler par une chaleur qui ne relâche jamais son étreinte sur la ville en cet été caniculaire et ce sont les femmes qui, à l'instar de la digne Lucia, sauvent un peu ce monde de la décrépitude la plus totale.
Enfin, par une narration originale qui pourrait déconcerter, l'écrivain italien, en commentant les attitudes de son héros, en anticipant les réactions de celui-ci ou tout simplement en nous prenant à partie, n'oublie pas l'ironie et la distance, évitant ainsi tout misérabilisme démesuré.

Macchiavelli
, par ce récit suintant la misère sociale, affective, sexuelle, nous ouvre les portes de sa ville de Bologne telle qu'elle pouvait encore exister il y a 30 ans. Il le dit lui-même dans la préface, véritable petite pépite de 3 pages, évoquée plus haut. Mais il sous-entend que tout ce foutoir résonne encore en nous...

Derrière le paravent de Loriano Macchiavelli (trad. Laurent Lombard), Métailié, 233 pages

Publié dans Noir italien

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