Indridason brise la glace

Publié le par cynic63

Enfin. Voilà le cinquième épisode de la saga Erlendur disponible et on ne peut que s'en réjouir. On avait laissé notre taciturne policier islandais à la fin de l'automne, cette fois-ci on le retrouve en plein hiver et, le moins que l'on puisse dire, c'est que cette saison n'est pas la plus attirante sur cette île située aux confins de l'Europe.

Le roman s'ouvre sur la découverte d'un corps dans la neige au pied d'un immeuble d'un quartier modeste de la , désormais, ancienne capitale de l'Eldorado nordique. D'entrée, on est confronté au plus horrible des crimes: celui d'un enfant de 10 ans. Erlendur, le commissaire-héros d'Indridason, est présent lors de cette scène d'ouverture, de même que ses adjoints habituels, Sigurdur Oli et Ellinborg.
Comme d'habitude, l'écrivain islandais prend le temps de nous présenter les protagonistes de son histoire, en particulier la victime et ses proches. Petit garçon métis né de l'union désormais terminée d'un Islandais, Odinn, et d'une Thaïlandaise, Sunnee, Elias, l'enfant assassiné, avait tout du gamin modèle et attachant: plutôt bon élève, doux et rêveur, rien ne pouvait laisser penser que sa courte vie se terminerait de manière aussi tragique.
Puisqu'il faut bien tenter de retracer ses dernières heures, les policiers islandais s'attellent à un minutieux travail de fourmi: ils vont interroger ceux qui ont vu Elias le jour de sa mort et, bien entendu, se rendre à son école afin de s'acquitter de leur tâche.
On découvre alors qu'il y a quelque chose de pourri dans cette, à première vue, tranquille république septentrionale: la xénophobie larvée tend à se transformer en un véritable cloporte répugnant et les réactions de rejet, voire de violence, à l'égard des populations issues de l'immigration sont de plus en plus explicites. De là à soupçonner un crime raciste...A moins que les apparences ne soient trompeuses...
Indridason, on l'aura compris, continue à travers cette nouvelle intrigue criminelle l'autopsie de la société de son pays et, grâce aux personnages traversant ce nouvel opus, nous fait part des différents points de vue sur la question.
On réalise qu'il n'y a pas que le paysage désolé de l'Islande hivernale qui dissimule des choses insoupçonnées: de braves "natifs" se lâchent à l'occasion des entretiens avec les policiers, crachant leur petit racisme ordinaire comme des glaires profondément enfouies ou explosant d'une haine bien plus "réfléchie", à l'instar de ce professeur de l'école d'Elias.
A la lecture de ces pages, on a été saisi par deux sentiments. En premier lieu, que les Islandais étaient confrontés à quelque chose d'assez nouveau pour eux - à savoir l'immigration en nombre- et qu'ils avaient vraiment du mal avec ce phénomène. Ensuite, que tout cela ressemblait bien trop - avec des nuances locales évidemment - à ce que l'on peut voir dans de nombreux pays du vieux continent. On serait donc, à cet égard, tenté de reprendre ce vieux titre d'Arno dont le refrain dit: "Putain, putain, on est quand même tous des Européens"...
En revanche, on s'est senti véritablement rassuré sur les possibilités des humains à faire preuve d'empathie ou de compassion envers les victimes et à tendre la main à l'Autre comme le font, notamment, cette vieille voisine de l'enfant ou certains des enseignants.
Ceci étant, l'écrivain ne se voile pas la face ni ne se réfugie dans le déni quand il évoque le désarroi ou l'incompréhension de ces jeunes venus du Tiers-Monde, comme le demi-frère d'Elias et ses camarades, se retrouvant dans un univers bien trop étrangers à eux.

Comme souvent chez Indridason, l'intrigue principale s'accompagne de péripéties secondaires autour d'une autre affaire - ici, la disparition d'une femme - ou de ses personnages récurrents. De ce point de vue, l'écrivain nordique ne nous a pas, pour notre plaisir, ménagé car il les a multipliées. Preuve de son talent et de son savoir-faire, jamais le lecteur ne perd le fil de la trame du récit central et si les rappels concis aux autres volumes de la série peuvent paraître redondants à certains habitués de celle-ci - comme le pense Jean-Marc (link) - ils ne nous ont pas, pour notre part, gênés.
Si les rapports d'Erlendur avec ses enfants n'avancent que très peu, on est, cependant, soulagé qu'ils se soient apaisés. Surtout avec sa fille qu'il regarde désormais d'un tout autre oeil.
Enfin, on est tenté de se dire que notre commissaire islandais devient de moins en moins taciturne, moins recroquevillé sur lui-même et que, malgré ses nombreuses incapacités à "dire les choses", il a fait des progrès, notamment lors des scènes poignantes avec son mentor, l'ex-commissaire Marion Briem.

Avec cet Hiver arctique, celui que certains comparent de plus en plus à Simenon (je m'en garderais bien tant je voue une admiration sans bornes au Liégeois) semble privilégier une approche narrative plus serrée, recentrer ses descriptions sur l'essentiel avec encore plus de concision, effectuer des digressions moins nombreuses ou alors plus directes. En un mot: épurer son style.

Si on peut préférer des volumes comme La femme en vert ou encore, comme moi, L'homme du lac (voir: Indridason refait surface ), on ne peut que se réjouir de la qualité d'un roman plus que captivant et fonctionnant, non pas comme une mécanique bien huilée et désincarnée telle que savait les construire une vieille anglaise détestable, mais comme un véritable organisme. Avec du sang, des nerfs, des muscles. Un organisme humain, trop humain.

ps: voir les avis de Jeanjean (link) et de Hannibal (link)

Hiver Arctique de Arnaldur Indridason (trad. Eric Boury), Métailié, 334 pages

Publié dans Noir scandinave

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sentinelle 18/05/2009 14:09

Je les ai tous lus sauf... "La voix". Je ne sais pas pourquoi mais impossible de mettre la main dessus en biblio ! Je vais certainement finir par me l'acheter, histoire de patienter avant la parution de son prochain roman. J'aime aussi passer de temps à autre sur le blog d'Eric Boury, car outre Indridason, j'apprécie aussi beaucoup l'auteur islandais Einar Mar Gudmundsson dont il est également le traducteur.

sentinelle 18/05/2009 09:50

Je suis fan d'Indridason et son dernier roman ne m'a pas déçue mais quelle tristesse se dégage de ces pages...
Mon préféré à ce jour est également L'homme du lac, excellent de bout en bout.

cynic63 18/05/2009 10:57


Tu les as tous lus aussi? Finalement, à part La Voix, que j'ai trouvé convenable mais un peu en dessous des autres, je les aime tous...Je suis en contact, de temps à autre, avec le traducteur qui
ma dit qu'il y en avait encore deux à traduire et que la série n'était pas terminée...


pimprenelle 06/03/2009 18:29

J'ai souvent entendu des choses positives sur Indridason, il va falloir que je me lance!

Hannibal le lecteur 20/02/2009 18:18

Belle chronique.
Sincèrement ravi qu'Hiver arctique t'ai plu.
Et merci pour le lien, au passage.

cynic63 21/02/2009 11:12


De rien pour le lien....


Ys 16/02/2009 08:31

On dirait que le commissaire islandais abandonne les crimes anciens cette fois... Je n'ai lu que les deux premiers, mais ils m'ont bien plu malgré la nuit, la pluie...

cynic63 21/02/2009 11:11


le 3ème (La voix) me paraît un peu en dessous mais très recommandable...Les choses se mettent en place petit à petit