Despreez: Under the rainbow

Publié le par cynic63

Louis Ferdinand Despreez, pseudonyme qui lui vient de qui nous savons tous, est un auteur sud-africain qui écrit directement en français. Et le moins que l'on puisse dire c'est qu'il maîtrise notre langue aussi bien, voire bien mieux, que beaucoup d'entre nous.
Avec ce Noir qui marche à pied, l'écrivain de la "nation arc-en-ciel", comme il la désigne à de nombreuses reprises lui-même, nous dépeint une société complexe, engluée malgré la fin de l'apartheid dans des problèmes qui prennent de plus en plus de place et qui touchent aussi les ex-seigneurs de l'Afrique australe: les Blancs.
L'inspecteur Zondi, le personnage principal du livre, est un flic zoulou qui va devoir faire face à une affaire inédite: des enlèvements d'enfants blancs à la sortie de leur école. En effet, cruelle nouveauté, cette forme de criminalité touche désormais les gosses des beaux quartiers, d'origine afrikaaner de surcroît. L'ensemble s'avère bien étrange car il faut attendre des semaines avant que les ravisseurs ne se manifestent et précisent leurs intentions.
Zondi, accompagné de son adjoint afrikaaner Roelof Krieg, va essayer de déterminer les tenants et les aboutissants de cette histoire de rapts d'enfants.

Si l'enquête en elle-même ne présente pas un intérêt des plus grands - les policiers étant mis sur la bonne piste grâce à la bêtise des ravisseurs et à la découverte d'un indice bien trop évident- Despreez nous invite essentiellement à découvrir l'état de la société sud-africaine contemporaine.
Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il n'est pas très reluisant...
En fait, mais on n'avait pas encore mesuré l'ampleur d'un phénomène pourtant connu, on réalise que la nouvelle Afrique du Sud multi-ethnique ressemble un peu à une jungle dont on ne saurait affirmer si elle sera un jour maîtrisée.
L'auteur nous décrit un pays que l'on perçoit à la dérive, encore terriblement marqué par son passé et les réflexes y étant liés mais surtout, et c'est là qu'on sent poindre un pessimisme radical sous sa plume, livré aux affres du présent de manière désordonnée. Rien ne semble fonctionner dans ce pays mis à part la criminalité qui jouit d'une excellente santé.
A l'image du pays, Zondi paraît souvent avoir du mal à se positionner: dans sa vie personnelle, dans la pratique de son métier, dans sa conception de la justice comme dans celle de la nation.
Volontariste, efficace, à la limite de la légalité, Zondi ne fait preuve de faiblesse que lorsqu'il se livre à des analyses du monde qui l'entoure ou quand il se laisse un peu aller à être surpris, par exemple, à apprécier, dans une séquence du livre où il se retrouve dans un bar afrikaaner, l'écoute de la country australe (sic). C'est pourtant lors de la lecture de tels épisodes, comme de ceux, entre autres, mettant en scène les familles des enfants enlevés que l'on est pris par ce roman.
L'écriture de Despreez est admirable. Dénuée de tout sensationnalisme voyeur comme de pudeur excessive, le Sud-Africain parvient à nous toucher là où ça fait mal, comme on dit vulgairement, et le tout, sans complaisance.
En outre, on lui est reconnaissant d'éviter de nous faire verser des larmes et de s'en tenir, en ce qui concerne l'aspect policier de son récit, aux faits.
Par ailleurs, les descriptions des townships, des "hauts-quartiers" blancs comme des banlieues dégradées où vit un sous-prolétariat, blanc également, nous permettent d'appréhender la réalité d'un pays que certains auraient trop vite idéalisé avec la chute de l'apartheid. Despreez, par la galérie de personnages qu'il nous expose, nous interroge sur l'avenir d'une nation qui, trop souvent, ne semble pas en être une tant les gouffres séparant les communautés semblent profonds.
Ce roman nous pose donc une série de questions sur l'identité comme sur les possibles d'un pays qui doit faire avec plus de 11 langues nationales. A cet égard, on est surpris par les termes qui passent dans l'un ou l'autre des idiomes comme par Zondi qui répugne à s'exprimer "en langue", c'est-à-dire en zoulou. Problème d'identité, je disais...

Si on devait émettre des réserves, ce serait surtout en ce qui concerne les conceptions de la justice comme de la nature humaine que l'ouvrage véhicule. Zondi, à de nombreuses reprises, se montre intransigeant et à la limite de ce que, chez nous, on désignerait par le vocable de "réactionnaire". Détestant les marginaux, résolument pour la peine de mort, l'inspecteur zoulou ne nous inspire, quand il exprime ces idées précises, aucune sympathie contrairement aux passages où il s'avère lucide, reconnaît ses propres limites et nous livre une intéressante analyse de ce qu'est le racisme.
On pourrait rétorquer que c'est le personnage qui s'exprime et non l'auteur. Le problème, c'est que la voix de l'auteur ne nous semble guère différente par moments et se mêle, bien trop souvent à notre goût, à celle de son héros. On citera, par exemple, le discours d'une juge à la fin de l'ouvrage qui ferait défaillir n'importe quel abolitionniste convaincu.
Pour terminer, on serait tenté de taxer le roman de manque de hauteur de vue lorsqu'il attribue les "racines du mal", un peu trop aisément, à la nature de l'individu lui-même plutôt qu'à son environnement social.

Tout cela, je le regrette amèrement, gâche un peu le plaisir qu'on a eu à découvrir un pays dans toute sa complexité, un roman très recommandable et un auteur qui, indéniablement, ne manque pas de talent.

Le Noir qui marche à pied de Louis-Ferdinand Despreez, Phébus, 216 pages

ps: un petit glossaire à la fin de l'ouvrage s'avère bien utile.

Publié dans défi 5 continents

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Catherine 08/02/2009 11:22

Bonjour Cynic63,
Très bonne chronique qui donne envie de lire le roman et qui est publiée ce jour sur le blog consacré au défi.
Bon weekend,
Catherine.

cynic63 09/02/2009 08:25


Merci pour le compliment. A bientôt


cynic63 03/02/2009 09:34

Je vois ce que tu veux dire. Mais, je voulais juste signaler que, par moments, j'ai un peu l'impression que Despreez laisse trop le dernier mot aux "réacs", pour faire court. C'est cela qui m'a gêné. De plus, je pense avoir été assez "prudent" sur mes réserves et je ne fais pas à Despreez de procès d'intention et je ne crois pas, forcément, qu'il pense comme Zondi. Encore une fois, c'est un peu un certain manque de hauteur de vue qui fait qu'on peut s'y tromper (et je ne prétends pas avoir compris exactement ce que pensait l'auteur).
D'accord avec toi par rapport au fait qu'il faut exclure l'angélisme et ne pas exonérer les pauvres de leur saloperie. Mais je persiste à penser ce que j'ai écrit dans l'avant-dernier paragraphe tout de même.

Jean-Marc Laherrère 03/02/2009 09:19

Je ne sais pas s'il est justed'identifier l'auteur à son personnage. Je ne pense pas qu'Antoine Chainas pense exactement comme Nazzuti (heureusement !), de même je ne suis pas certain que Zondi soit un alter ego de Despreez.

Par contre, il est certain que Despreez, comme Zondi, est en colère. Et je trouve plutôt bienvenu un discours qui secoue, qui secoue tout le monde, y compris les pauvres, qui ne sont pas exonérés des saloperies qu'ils commettent juste parce qu'ils sont pauvres.

Ils ne sont pas non plus fustigés pour cela (ce qui serait insupportable). Mais j'aime bien cette rage qui exclue tout angéilsme et tape sur tout le modne.

cynic63 03/02/2009 09:40


Désolé Jean-Marc mais je me suis trompé pour te répondre: j'ai ajouté un commentaire directement sur mon blog...Je n'ai donc pas posté au bon endroit...
Désolé encore une fois...