Irish stew

Publié le par cynic63

Hugo Hamilton n'est pas, uniquement, un auteur de romans noirs. Il a obtenu en 2004 le prix Femina Etranger pour son roman à forte connotation biographique Sang Impur; ouvrage dans lequel il relatait les difficultés d'être né d'une mère allemande et d'un père irlandais dans les années 50.
Le livre qui nous intéresse aujourd'hui fait suite à Déjanté, polar dans lequel il avait présenté aux lecteurs son flic dénommé Pat Coyne.
N'ayant lu aucun de ses précédents ouvrages, je dois dire que je comprends et la reconnaissance obtenue chez nous par l'auteur dublinois et le titre du précédent volume qui annonce un héros récurrent....

Mais, avant d'en dire plus sur ces deux points, examinons l'histoire:
Coyne s'est retrouvé mis à l'écart de la police suite à un grave accident du travail, en quelque sorte. Il a, en effet, failli laisser sa peau en tentant de sauver un enfant d'un immeuble en flammes. Cinq mois après le drame, on le retrouve au comptoir de l'Anchor Bar, vieux pub typique du quartier du port de Dublin, à siroter des pintes et à traîner son blues.
Séparé de sa femme, les poumons cramés par l'incendie, flanqué d'un fils qui part à la dérive, Coyne est en plus, à son grand désarroi, obligé d' assister à des séances chez une psy qui s'est mis dans la tête de percer ses traumatismes et de le guérir de ses névroses.
Notre homme va cependant sortir de ce semblant de léthargie lorsque son fils, par un concours de circonstances fâcheux, se retrouve mêlé au meurtre d'une de ses vieilles connaissances retrouvée noyée. Coyne va alors puiser l'énergie nécessaire pour démêler cet imbroglio et sortir son rejeton, à la fois, des griffes de la police et d'un horrible passeur d'immigrés roumains peu scrupuleux.
Hamilton, dont on ne peut pas dire qu'il nous serve ici une intrigue au suspense insoutenable, va alors jouer sur des ressorts autres que ceux d'une "bonne intrigue policière bien construite".
En premier lieu, le style. L'écrivain de Dublin manie avec dextérité le registre littéraire de haut niveau. Capable de ponctuer son récit de métaphores, d'images parlantes, il nous fait part des émotions de ses personnages comme de ses propres commentaires sur l'état de la capitale irlandaise d'une manière plus que plaisante. On se délecte des pages où l'on comprend très vite pourquoi Coyne est, effectivement, "déjanté" tout comme on apprécie le langage parfois argotique mêlé à une langue bien plus soutenue. Là, où certains donneraient l'impression d'en faire beaucoup trop en matière stylistique, Hamilton ne laisse jamais penser qu'il nous en "met plein la vue".
De même, capable de laisser son récit en plan pour partir dans des digressions à première vue gratuite, il parvient toujours à retrouver celui-ci. Que dire de cette vingtaine de pages où il passe en revue le déjeuner de ses personnages. Un vrai moment de sociologie, genre: "dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es". Le tout avec humour.
Humour qui n'est, d'ailleurs, que rarement absent: ni des situations, ni du langage, ni du caractère des personnages. C'est souvent fin et, quand ça ne l'est pas, Hamilton nous précipite dans le grotesque, voire dans le délire le plus total, ce qui nous fait passer le tout sans difficultés.

Enfin, le "héros" si on ose dire....
Complètement perdu dans un monde qu'il ne reconnaît plus et dans une vie qu'il ne maîtrise guère davantage.
Souffrant de l'absence d'une femme, qu'il vénère pourtant au point de passer du ridicule à l'humiliation, il nous touche par ses excès et ses coups de gueule. Personnage à-qui-on-ne-la-fait-pas, Coyne s'avère faible lors des séances chez la psy, déjà évoquées plus haut mais aussi plein de compassion pour les clandestins roumains à qui, comme s'il était le plus à même de le faire, il décide de venir en aide.
Irlandais à l'extrême, il ne supporte pas ceux qui assimilent SON pays à une carte postale, tout comme les petits-bourgeois qui en font trop dans le pittoresque pour masquer leur méconnaissance de leur culture d'origine. Il réserve à ces "bobos celtes" quelques pics et autres traitements radicaux dans des passages qu'on déguste un sourire aux lèvres tout comme il distille, offusqué, des commentaires acerbes à ceux qui ont eu l'outrecuidance de toucher à un monument national, LE pub, pour en faire un bar "branché".
Extrêmiste dans ses jugements et ses réactions, Coyne fait alterner ses forces et ses faiblesses tout au long d'un roman plus qu'agréable.
Si on est loin de la furie hystérique tout comme de l'urgence qu'on peut percevoir chez son compatriote Ken Bruen, on retrouve chez le Dublinois, l'humour et le caractère local marqué qu'on connaît chez le natif de Galway.
Un excellent auteur qui nous sert en guise de plat du jour un roman délicieux.

Triste flic de Hugo Hamilton (trad. de Katia Holmes), Phébus, 247 pages

Publié dans Noir irlandais

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sentinelle 18/05/2009 10:20

J'aime beaucoup les auteurs irlandais, je connaissais donc Hugo Hamilton pour son livre Sang impur, qui trône dans ma bibliothèque depuis quelques mois. C'est donc avec étonnement que j'ai appris qu'il écrivait également des polars (Keisha en avait également parlé il y peu). Je note, bien évidemment :)

keisha 08/03/2009 16:49

Je dirais même Un bon romancier, tout simplement !

cynic63 08/03/2009 17:01


Tout à fait...le succès de Sang impur le prouve...


keisha 08/03/2009 15:45

Ah les pages sur les déjeuners des personnages!!! Un grand moment ! Je viens de terminer ce livre (policier? roman? quelque chose de TB en tout cas) et je suis conquise. j'avais déjà lu Sang impur, ce type écrit très bien. A la limite, l'intrigue policière n'a aucune importance, mais quel régal !

cynic63 08/03/2009 16:07


Bien d'accord avec toi: l'intrigue est très secondaire. Une belle galerie de personnages, un style personnel et un humour à toute épreuve


Jean-Marc Laherrère 30/01/2009 09:13

Ken Bruen, Colin Bateman, Hugo Hamilton, ou l'exilé Adrian McKinty ... Décidément, il y a quelque chose de bénéfique en Irlande. Peut-être qu'on devrait obliger tous les auteurs à boire de la Guiness.

cynic63 30/01/2009 09:33


Persos, mes goûts pour la bière sont plutôt belges mais... Ceci étant, cet Hamilton m'a fait passer un bon moment et j'espère qu'il continuera avec son Coyne. Si on pouvait pousser l'analyse des
pages que j'évoque à propos du déjeuner, on découvrirait des trucs intéressants mais on y passerait des pages...