Piégeur d'Islande

Publié le par cynic63

On est toujours en attente d'un ouvrage qui se détache des autres, qui vous secoue, qui vous remue. En un mot, qui vous marque à coup sûr.
Si beaucoup ne voient qu'un phénomène de mode autour de tout ce qui nous arrive de Scandinavie, on peut aussi se dire qu'il doit bien y avoir une raison "objective" à cet afflux de polars du Nord.
Sans a priori, mais également un peu par hasard, je me suis jeté sur Brouillages de Jon Hallur Stefansson; titre qui constitue son premier roman (l'auteur ayant auparavant publié des nouvelles et traduit, entre autres, J.K Rowling). Un véritable choc et un sacré bon premier roman

L'action se déroule à Reykjavik, capitale islandaise qui commence à être bien connue des amateurs d'Indridason.
Björn, un architecte à la quarantaine fringante, disparaît. Plus exactement, il ne regagne plus le domicile conjugale à la suite d'une de ses nombreuses nuits passée hors de celui-ci.
Marteinn, son fils, ayant décidé alors de partir à sa recherche, finit par le découvrir inanimé, grièvement blessé et dans le coma en contrebas de leur chalet de vacances.
Accident? Tentative de meurtre?
On comprend vite que le monde de Björn n'est pas si parfait que cela. Son entourage, à commencer par les membres de sa propre famille, est au bord de la cassure: sa femme ingurgite des tonnes de médicaments pour soigner sa dépression, son fils ne supporte plus cette famille maintenue en vie artificiellement, sa fille de 14 ans est bien trop en avance sur son âge.
Pour couronner le tout, Björn entretient une liaison très secrète avec Sunneva, la fille de son ancien associé; liaison bien évidemment orageuse quand on sait, en plus, que le quadra pourrait être le père de la demoiselle.
Les flics ne sont guère mieux lotis dans leur vie personnelle: l'un deux traverse une rupture douloureuse et déteste son propre père; l'autre vit d'une manière terriblement solitaire à la suite d'une séparation qui a failli tourner au drame.

En soixante chapitres, adoptant alternativement le point de vue de la plupart des personnages,  Stefansson nous ouvre les portes d'un univers glauque où se mêlent frustrations, traumatismes et autres chocs psychologiques plus ou moins anciens.
Les nombreux protagonistes qui apparaissent dans ce roman percutant - on sourira dans les chapitres consacrés à ce tueur à gages japonais un peu perdu dans ce pays si exotique pour lui - retiennent tous notre attention mais, malheureusement pour eux, sont victimes de violentes névroses ou déviances qu'ils s'évertuent à dissimuler aux yeux des autres.
Comme si les apparences devaient être sauvées.

On avance dans un histoire qui tourne véritablement au sordide au fur et à mesure que les fils de l'intrigue se dénouent et que l'on entre dans l'intime des acteurs de ce drame.
Jusqu'au coup de théâtre final qui nous surprend littéralement et nous révèle l'insoupçonnable...
On réalise alors que l'on s'est fait piéger par le talent d'un auteur qui manie avec dextérité la construction des récits à chute mais aussi les différents codes du roman noir sans jamais tomber dans l'imitation plate. A aucun moment le récit ne faiblit et si, parfois, l'auteur fait preuve de cynisme, la violence ou le morbide de certains passages sont toujours justifiés. En outre, on compatit souvent avec Marteinn, empêtré dans une affaire trop compliquée pour lui et qui n'agit que par amour pour un père pour lequel, paradoxalement, il avoue un fort ressentiment.

Stefansson écrit à la fois d'une manière plus directe et, peut-être, plus "classique" que ses compatriotes Indridason et Thorarinsson mais, à l'instar de ces derniers, il porte un regard sans complaisance sur une société malade, engluée dans les mensonges, l'hypocrisie et le mal-être.
Décidément, l'Islande n'a pas l'air de si bien se porter que cela...mais ses écrivains respirent la santé, merci...

Brouillages de Jon Hallur Stefansson (trad. Eric Boury), Editions Gaïa, 298 pages

Publié dans Noir scandinave

Commenter cet article

Les habitant de l'avenue 14/11/2009 15:53


cela fait un petit moment que j'ai lu ce roman et pourtant je me souviens très bien de l'ambiance et de l'histoire. Très bon premier roman !


cynic63 14/11/2009 16:00



Tout à fait...Belle ambiance, belle construction, belle écriture. On attend donc le suivant



Hannibal le lecteur 21/01/2009 22:45

Ayant été totalement convaincu par les deux auteurs islandais que j'ai pu lire jusque là (Indridason et Thorarinsson) , je me laisserai sûrement tenter un des quatre par Jon Hallur Stefansson.
Bravo pour cette critique qui donne envie en tous cas.

cynic63 21/01/2009 22:51


Merci pour le compliment. En espérant que la lecture du livre te séduise tout autant (j'espère même bien plus...). Je mettrai bien une pièce sur le fait que je ne me trompe pas...Sur Thorarinsson,
j'ai quelques réserves mais je commenterai sur ton blog. A plus...


Eric Boury 23/12/2008 11:18

Eh bien dis donc, tu as sacrément aimé. Cela me fait plaisir pour l'auteur. Moi aussi, j'ai été très séduit par ce roman. Je l'ai dévoré en islandais... Bonnes fêtes de fin d'année à toi et merci pour cet article encourageant! (Les traducteurs aussi ont parfois besoin d'être rassurés-:)

cynic63 23/12/2008 11:32


C'est vraiment un bon bouquin. Je ne sais pas, malheureusement, ce que ça donne en V.O mais ta traduction a le mérite de bien restituer l'ambiance qu'on imagine régner à Reykjavik. C'est le
principal. Bonnes fêtes également et, un peu comme toi, je ne suis pas fan de cette période de l'année...