Mardi 6 janvier 2009
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19:30
Jack Taylor est un drôle de type. Viré de la police pour avoir élégamment corrigé un individu au bras bien trop long, il erre d'enquête à deux sous en pubs pittoresques. Il ne s'épargne aucun type
de défonce: alcool, came, médicaments. Mais Jack Taylor est aussi l'alcoolo-junky le plus cultivé de tout Galway, République d'Irlande : Il lit autant qu'il se détruit....
Bref, un drôle de zèbre.
Ken Bruen a créé un véritable anti-héros pour lequel, cependant, on éprouve une terrible sympathie. Il nous l'a présenté dans
Delirium
Tremens, titre ô combien évocateur et roman dans lequel il pose les bases de son privé pas comme les autres. En effet, on y apprend l'essentiel de son passé: relation avec ses parents,
"carrière" dans la Garda (police sud-irlandaise), découverte des livres, plongée dans les paradis artificiels de tous types...
Il me semble donc inutile de préciser qu'il faut commencer par ce roman afin de saisir l'essence même du personnage imaginé par Bruen.
On y croise aussi quelques uns des personnages récurrents - dont pour certains les choses se terminent mal - qui accompagneront Taylor lors de ses différentes pérégrinations. Car, en lieu et place
de véritables enquêtes de "genre policier", ce sont bien à d'authentiques errances auxquelles on assiste; notre privé se contentant bien souvent de se laisser porter par les événements, trop occupé
à trouver divers moyens de s'envoyer la tête dans les étoiles ou ailleurs.
L'essentiel chez Bruen n'est pas de bâtir des intrigues ciselées, avec suspense et rebondissements. D'ailleurs, le lecteur ne s'y trompe pas vraiment: on voit souvent très tôt où tout cela va nous
mener, même si, et c'est aussi une constante, les dénouements font l'effet d'une claque surprise...
Truffés de citations d'auteurs de toutes sortes en tête de chapitre, habités par des digressions littéraires ou musicales (car notre auteur en connaît aussi un rayon sur le sujet), les livres de la
série présentent un humour noir, un cynisme, des bons mots qui nous réjouissent.
Si Taylor peut se montrer impitoyable - notamment quand il est trahi par ses "employeurs" ou certains proches -, il sait faire preuve d'humanité et est capable de s'attendrir: il tombe amoureux
dans le premier volume d'une femme qui l'avait engagé pour élucider la mort de sa fille. Histoire sentimentale impossible, évidemment.
Taylor éprouve de fortes difficultés relationnelles et on a parfois le sentiment qu'il gâche tout : ses quelques rares amis chers font d'ailleurs preuve de beaucoup de mansuétude à son égard et on
se délecte des quelques passages où il rencontre une mère qu'il déteste cordialement.
Qu'à cela ne tienne: notre bonhomme reste lucide et continue d'avancer même s'il ne sait pas réellement où il va.
Bruen nous livre,en outre, une sorte d'instantané de l'Irlande d'aujourd'hui et, en particulier, de sa ville de Galway, mais fait également référence à certaines catégories de marginaux (les
Tinkers, communauté nomade irlandaise, dans
Toxic Blues) ou à des pages noires de l'histoire du "Free State" (le traitement réservé aux
jeunes filles "de mauvaise vie" dans
le Martyre des Magdalènes). Cet aspect local des volumes de la série n'est pas sans intérêt. D'ailleurs,
si vous souhaitez faire le tour des pubs d'Irlande, l'auteur nous fournit un "guide du soiffard", pour ainsi dire, à travers son oeuvre.
Pour terminer, je ne peux qu'encourager à découvrir un auteur et une série, noire certes, mais terriblement rafraîchissante par son style, son humour, ses personnages pittoresques et son délire
absolument assumé. Ca claque au début et ça finit par laisser une agréable sensation. Comme un bon whyskey...
Delirium Tremens (trad. de Jean Esch), 383 pages
Toxic Blues (trad. de Catherine Cheval et Marie Ploux), 353 pages
Le martyre des Magdalènes (trad. de Pierre Bondil), 365 pages.
L'ensemble est publié chez Folio Policier
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