Samedi 28 novembre 2009 6 28 /11 /Nov /2009 16:15
Thomas H. Cook n'est pas un nouveau venu car cela fait maintenant 28 ans que son premier roman a été publié en français.
Cette notoriété, et ce succès, font que nous n'attendons jamais trop longtemps entre les sorties U.S et leur traduction.
Voilà donc, deux ans à peine après sa parution originale, que Les liens du sang arrivent en France.

David Sears, la jeune quarantaine, est interrogé par Petrie, un flic de la petite ville de Nouvelle Angleterre  où il réside.
Au fur et à mesure du roman, l'interrogatoire, dont on ne connaîtra les raisons qu'à la fin, vire à la confession, presque digne d'une thérapie...
David, avocat spécialisé dans les affaires familiales, aujourd'hui marié à Abby et père de Patty, une jeune adolescente plutôt joyeuse et docile, n'a pas toujours eu une vie aussi harmonieuse et paisible qu'aujourd'hui.
Il a grandi, tout comme sa soeur aînée Diane, à l'ombre d'un père, qu'il appelle "le Vieux", certes brillant et cultivé mais atteint d'une schizophrénie paranoïaque qui l'a transformé en monstre.
Rabaissé toute son enfance par ce tyran, David ne doit finalement son salut qu'à l'immense bienveillance d'une soeur qui l'a protégé, allant même jusqu'à sacrifier ses propres possibilités - Diane est une surdouée - pour veiller sur le Vieux lorsque ce dernier s'est approché de la Fin.
Libérés par la mort de ce maniaque, le frère et la soeur ont réussi à se construire une vie acceptable. Jusqu'à un certain point.
Diane a épousé Mark, un brillant chercheur en biologie, dont les travaux sont sur le point de révolutionner la science, a donné naissance à un petit Jason. Malheureusement, l'enfant se révèle très vite atteint d'une forme de maladie mentale qui le cloître dans le silence, le coupe du monde. Une maladie dont on se demande si elle ne serait pas une part de l'héritage du Vieux...
Profondément attachée à cet enfant, Diane va alors entièrement se consacrer à lui, reproduisant, d'une certaine façon, l'attitude qu'elle avait adoptée vis-à-vis de son père: une surveillance de tous les instants, un amour enveloppant, rassurant qui doit permettre à Jason de vivre le mieux possible et d'échapper à un internement qui semble pourtant lui être promis.
Un jour, l'unique jour où Diane s'accorde quelques heures de liberté hors du foyer, Jason se noie dans l'étang situé juste en face de la maison.
Une tragédie qui va précipiter le divorce, Diane rejetant la responsabilité sur Mark qui n'a pas surveillé Jason, selon elle. Bien décidée à prouver qu'il est non seulement responsable de négligence à l'encontre d'un enfant qu'il considérait comme une "erreur de la nature" mais encore coupable de meurtre, la jeune femme va alors déployer une énergie démentielle à convaincre le monde qu'elle a vu juste, qu'elle a raison.
Une idée fixe, une obsession qui va se transformer en pure folie tant les comportements de Diane vont alors se révéler de plus en plus étranges. D'abord préoccupé par les troubles de sa soeur, David sombre dans une angoisse plus alarmante lorsqu'il réalise qu'elle entraîne Patty dans les tréfonds de sa folie.


Un roman que je qualifierais d'intéressant mais pour lequel je n'ai pas vraiment ressenti d'enthousiasme...
Une impression très mesurée que je vais tenter d'expliquer ici.

Tout au long de ce récit (à deux voix?), le lecteur se trouve au prise non seulement avec les terribles secrets ou frustrations d'un personnage qui a grandi dans une cellule familiale réduite, que la folie d'un père autoritaire a mené à sa quasi-perte, mais aussi avec les névroses actuelles des uns et des autres.
Des névroses qui, en ce qui concerne le frère et la soeur, paraissent être le fruit d'une hérédité, d'une dégénérescence se transmettant d'une génération à l'autre.
Dans cet ordre d'idée, Cook réussit à nous troubler, à instiller une forme de malaise grandissant au point où on en arrive à se demander ce qu'il en est de la manipulation, de la folie, de la vérité, de l'illusion ou de la réalité. On se retrouve totalement pétris de doutes, ne parvenant pas à déceler qui dit vrai ou ce qu'il faut croire. Un peu à l'image de Petrie dont les réactions à l'écoute du récit de David trahissent le trouble.
Un sentiment qui se renforce dans le dernier chapitre: les ouvertures sont nombreuses, les interprétations diverses et contradictoires. Bref, l'auteur nous laisse nous débrouiller avec son histoire. Pourquoi pas d'ailleurs? 

De même, c'est tout à son crédit d'avoir réussi à construire un roman qui, au départ, paraît relativement limpide dans sa trame ou son intrigue mais qui, subrepticement, s'enfonce dans une sorte de brouillard de plus en plus opaque. On pourrait dire qu'on a affaire ici non pas à un suspense haletant mais à un univers oppressant.
Encore une fois, j'adhère plutôt à tout cela.

Par contre, je suis plus réservé sur certains aspects de l'écriture elle-même.
Si j'aime souvent les digressions dans les romans, je trouve que trop souvent ici, et notamment dans les dialogues qu'elles interrompent systématiquement, celles-ci n'apportent pas grand chose.  
De même, j'ai trouvé que l'afflux, la surenchère de comparaisons ou de métaphores utilisées par Sears finissait par sonner souvent faux ou forcé. Un exemple: "Les derniers soubresauts de cette déchéance épouvantable ont alors effleuré ma mémoire, sombres et fugaces, comme porté par les ailes d'une chauve-souris". Question de sensibilité pourrait-on me rétorquer. Certes, mais j'avoue que je suis peu sensible aux envolées lyriques légèrement tirées par les cheveux...
Et, pour finir, ces "tics langagiers", si j'ose dire, pourraient faire qu'on se sente un peu étrangers à toute cette histoire ou pas réellement concernés pendant un très long moment.  Jusqu'à ce que les fils de l'intrigue se rejoignent pour former un canevas disparate mais très noir.

ps: le papier plus positif de Jeanjean (link). On écoutera l'enthousiasme débordant de l'équipe de Cercle Polar(link)

Les liens du sang (The cloud of unknowing, 2007) de Thomas H. Cook (trad. Clément Baude), Gallimard/Série Noire (2009), 311 pages. 
Par cynic63 - Publié dans : Noir étasunien
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Mercredi 25 novembre 2009 3 25 /11 /Nov /2009 19:36
Je viens de trouver ce très joli cliché sur le net
 
Une statue de bronze représentant Varg Veum devant l'entrée de l'immeuble où est supposé être situé son bureau, Strandkaien 2 à Bergen.
Comme je n'aime pas piller, l'original est visible ici:(link).
D'autres prises de vue, de jour ou de nuit, sont facilement trouvables sur le net...
A quand Le Poulpe à Paris??? 
Par cynic63 - Publié dans : coups de coeur/coups de gueule
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Lundi 23 novembre 2009 1 23 /11 /Nov /2009 20:10
Une réédition récente d'un roman "non-noir" de James M Cain, le brillantissime auteur, entre autres, de deux grands classiques: le facteur sonne toujours deux fois et Assurance sur la mort, ouvrages jouissant d'une grande notoriété, en particulier grâce à leurs différentes adaptations cinématographiques.
Ici, avec Mildred Pierce (dont je joins la couverture originale), Cain aborde un autre genre: le portrait de personnage...mais pas seulement. 

Californie, 1931, en plein coeur de la Grande Dépression. Mildred vit entourée de Bert, son mari, et de ses deux petites filles.....Elle n'a jamais vraiment travaillé malgré ses 28 ans. Une situation somme toute banale pour une femme blanche de la classe moyenne à cette époque. Cependant, Mildred ne supporte plus une situation qui la rabaisse: Bert entretient une liaison avec une veuve, ne travaille pas et contribue fort peu aux dépenses de la famille. Il a, en effet, perdu gros suite au krach de Wall Street et, ayant été élevé comme un rentier, il n'envisage pas de prendre un emploi. Cela est tout simplement contraire à sa perception des choses. Seule Mildred se débat pour faire face et assurer de maigres revenus grâce à un des seuls talents qu'elle possède: la cuisine. En effet, elle confectionne chez elle des "pies" sur commande et les livre à ses clientes, qui sont de la même classe sociale qu'elle.
Lors d'une dispute froide, Mildred somme Bert de quitter le domicile et d'aller vivre sa vie. Dès lors, la jeune femme va devoir se battre, se démener, tout faire pour garder la tête hors de l'eau et, surtout, satisfaire les goûts de luxe de Veda, sa fille aînée de 11 ans, qui manifeste déjà un caractère dur et sans concession.
Muée par une extrême bonne volonté mais peu consciente des difficultés qui attendent une femme seule, sans formation professionnelle spécifique, Mildred va alors arpenter les agences de placement, parcourir les annonces de journaux, essuyer des humiliations jusqu'à ce que le hasard lui donne un premier coup de pouce: elle prend un emploi de serveuse dans une petite cafétéria d'Hollywood, sympathise avec Ida, une serveuse expérimentée et rencontre Monty, un séducteur, en apparence membre de la bonne société.
Travaillant dur, se tuant littéralement à la tâche, Mildred doit en plus affronter une terrible tragédie personnelle mais aussi cacher à Véda la vérité sur le travail qu'elle exerce: l'enfant percevrait sa mère comme un être inférieur, une vulgaire domestique qui ne lui inspirerait que du mépris tant la honte serait partagée par toute la famille...Et c'est exactement ce qui se passe lorsque Véda découvre le secret de sa mère.

Mildred parvient, néanmoins, à regagner l'estime d'une fille qu'elle aime aveuglément -et c'est vraiment un euphémisme tant les sentiments de la mère pour l'enfant dépassent les limites du concevable-  lorsqu'elle décide de monter sa propre affaire, bénéficiant de soutiens divers, matériels, financiers et humains.
Les heures sombres semblent loin: le restaurant prospère, d'autres établissements ouvrent, Monty semble amoureux de Mildred, Véda s'épanouit tant sa mère ne lui refuse rien et lui permet d'approcher la Haute-Société californienne. En pratiquement dix années, Mildred parvient à devenir une femme d'affaires respectée doublée d'une mère dévouée à sa fille adorée...
Mais, on perçoit vite que cet accomplissement de l' "american dream" ressemble plus à un colosse aux pieds d'argile qu'à un édifice bâti pour durer et traverser les grandes dépressions de l'existence...


James M Cain
a composé un magnifique roman, certes très classique dans son écriture qui peut paraître, à certains moments, datée (la traduction de 1950 n'a pas été revue), mais qui prête à des niveaux de lecture multiples.

Tout d'abord, il nous donne à voir le combat d'une femme face à l'adversité, délaissée par un mari qui ne s'aperçoit pas de ses propres manquements, qui lutte pour exister, dans le sens le plus trivial du terme, et pour s'affirmer en tant que femme dans une société faite pour les hommes. Une femme qui, tantôt, se montre digne, tantôt, se plie aux règles sociales édictées par d'autres comme si elles étaient inscrites dans la pierre telles les tables de la loi. On perçoit toute l'ampleur des difficultés que Mildred doit affronter à la lecture de certains épisodes parlant comme, par exemple, lors de cette conversation avec Miss Turner, directrice d'une agence d'emploi, qui lui fait comprendre qu'il est déjà ardu pour une femme  hautement qualifiée de s'en sortir et qu'elle n'a rien pour elle.
De même, les multiples dialogues entre l'héroïne et Madame Gessler, une voisine qui l'apprécie, nous éclairent sur une certaine conception de la place de la femme américaine: "Cette chère vieille Nature, mon petit, nous savons tous qu'elle n'est pas folle. Car la femme libre ensuite retourne à la cuisine où est la place de n'importe quelle femme". On ne peut plus explicite, il me semble...

Ensuite, Mildred Pierce constitue un véritable roman tendant vers le drame familial, la perversité le disputant à la passion, la duplicité à la sincérité. Sincérité de Mildred pour sa fille qui, et on ne risquera pas d'interprétation hasardeuse, semble s'acharner à la détruire, y compris en se mettant elle-même en danger. Véda représente alors le Démon qui n'apparaît Ange qu'aux yeux d'une mère dont on se demande parfois si elle-même ne souffre pas de troubles affectifs graves, tant leur relation se conjugue au mode sado-masochiste...
Enfin, pour conclure, on peut, sans trop s'avancer, affirmer qu'on tient là un joli portrait de femme. Un portrait tout en contraste, en nuance, alternant les couleurs froides (les faiblesses de Mildred face à sa fille mais aussi envers les hommes) et les couleurs chaudes (ses forces, notamment son sens des affaires qui n'occulte pas sa générosité).

Cain
s'est montré sur ce point un portraitiste patient, soucieux du moindre détail relatif au décor comme à son héroïne, se révélant souvent ironique mais excessivement bienveillant pour elle même si, en filigrane, une critique de l'argent roi et de ceux qui le vénèrent apparaît sous sa plume.

lu dans le cadre de ce défi: link
Mildred Pierce (1941) de James M Cain (trad. Sabine Berritz), L'Imaginaire Gallimard (2009), 406 pages (+ DVD du film de Michael Curtiz avec Joan Crawford dans le rôle titre inclus)
  
Par cynic63 - Publié dans : Portes du Noir
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Samedi 21 novembre 2009 6 21 /11 /Nov /2009 15:10

Quelques sites d'auteurs en langue originale, uniquement en anglais. Une occasion d'entretenir ses compétences dans cette langue...

Tout d'abord, le site de John Harvey (link). Des tonnes d'informations, notamment en ce qui concerne les nouveautés ou projets de cet auteur qu'on apprécie ici. Un blog, des liens, et une jolie couverture de la suite de la série entamée avec Traquer les ombres ( Harvey des ombres...), sorti cette année en France. Far city ayant été publié en Grand Bretagne également cette année, on espère que sa traduction ne se fera pas trop attendre

Au rayon des dernières chroniques de ce blog ( Crépuscule à Belfast... ), faîtes un tour chez Sam Millar (link). Vous verrez que Poussière tu seras ne constitue qu'une toute petite partie de l'oeuvre de l'écrivain irlandais. On attend la suite des traductions pour confirmer ou infirmer nos impressions.

Enfin, le blog d'Adrian Mac Kinty (link), donc quelque chose de très interactif. Je n'ai rien lu de lui mais cela ne saurait tarder tant les commentaires élogieux à son encontre fleurissent sur la blogosphère...

A demain. Je parlerai d'un auteur américain. Ancien mais indispensable...

Par cynic63 - Publié dans : coups de coeur/coups de gueule
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Jeudi 19 novembre 2009 4 19 /11 /Nov /2009 19:00
Puisque l'on va en entendre parler avec les films qui en sont tirés, je vais me fendre de quelques commentaires sur la tétralogie éprouvante, et pourtant indispensable, composée par David Peace.
Et comme j'aime bien faire les choses dans l'ordre, je commencerai par 1974 , sans préciser quand je parlerai de la suite car, pour l'instant, je n'ai pas encore épuisé les quatre volumes et qu'un peu de temps me paraît nécessaire entre chacun d'entre eux. Les raisons qui me poussent à dire cela? Vous allez comprendre...

Yorkshire, décembre 1974, à l'approche de Noël. Edward Dunford, enfant du pays, vient de rentrer du sud de l'Angleterre, où il a séjourné pendant une période suffisamment longue pour se sentir déconnecté dans sa triste région d'origine. Frappé par la perte de son père qui vient juste de mourir, il a pourtant l'occasion de se faire un nom dans les colonnes du Post, journal pour lequel il travaille, car la jeune Clare Kemplay a disparu la veille. Nul n'a de ses nouvelles, la police ne soupçonne encore personne et la famille est aux abois. Ed, ambitieux et désireux de faire mieux que Jack Whitehead, le spécialiste des reportages criminels et son concurrent direct au sein de la rédaction du journal, va alors chercher, examiner, fouiller afin de lever le scoop. Pour cela, il va vite établir un lien avec d'autres disparitions d'enfants ayant eu lieu dans la région en 1969 et 1972. Son rédacteur en chef, d'abord réticent, le laisse suivre cette piste, tant que cela peut aider à faire du papier et que Dunford n'en oublie pas de "collaborer" avec Whitehead sur la disparition en cours. Le public en veut pour son argent et il doit en avoir.
Manque de chance pour Edward: Clare est retrouvée sauvagement assassinée, torturée, mutilée et c'est Whitehead qui écrira le papier...

Barry Gannon, autre plume du Post, s'intéresse, pour sa part, à autre chose qu'aux faits divers: les magouilles et autres malversations perpétrées par les notables de la région, notamment dans le secteur immobilier. Il détient des informations, suit des piste qui remontent très haut et qui peuvent littéralement dynamiter la bonne société des personnalités qui comptent, selon l'expression consacrée.
Les deux journalistes s'entendant plutôt bien, on les envoie à Castleford car Gannon est persuadé qu'il pourra rencontrer Marjorie Dawson, la femme d'un architecte visiblement mouillé dans une affaire d'argent public détourné. Le rédacteur en chef compte sur Edward pour modérer Barry et, de plus, celui-ci pourra faire d'une pierre deux coups car c'est justement tout près de Castleford qu'a sévi le "Dératiseur", un psychopathe sur lequel il avait déjà écrit. Un petit papier pour les fêtes pourrait booster les ventes du Post et faire oublier au jeune Dunford qu'on lui a préféré Jack pour conclure de brillante manière l'affaire Kemplay.
Peu convaincu par Barry, dont il soupçonne les supputations les plus noires d'être le fruit de son imagination, Edward s'arrête pourtant en sa compagnie dans la petite ville du Yorkshire. En effet, avant de s'intéresser au "Dératiseur", il rend visite à Paula Garland, la mère d'une des fillettes disparues, car il ne renonce pas à suivre son intuition.
Une intuition qui va se révéler des plus aigües aux yeux d'Ed Dunford,lorsque des éléments troublants, voire terribles, vont se faire jour : les Garland sont liés aux Foster, des huiles locales qui possèdent des terrains idéaux pour la construction, Gannon meurt accidentellement dans des conditions douteuses, des "gens" le contactent pour lui faire part de révélations explosives.

A partir de là, Ed va être entraîné loin, bien plus loin qu'il ne le pensait, à l'intérieur d'un monde et d'une affaire bien plus pourris, sordides et explosifs qu'au premier abord: les ignobles faits divers n'étant que les épiphénomènes de quelque chose de plus grave, plus essentiel d'un point de vue social et sociétal. Comme si le crime n'était que la face visible d'un univers où la corruption, la trahison, le mensonge et la cupidité étaient érigés en règle absolue ou, mieux, en Idéal à atteindre. Au sens strict.

David Peace ne prend pas comme beaucoup d'auteurs, au demeurant très estimables voire admirables, son lecteur par la main: il le prend par les couilles (
désolé mais c'est l'impression que j'en ai), les lui serre, lui balance son poing dans la gueule, le laisse groggy, le relève, le ranime un peu et recommence son entreprise de démolition.

Encore et encore, avec une virtuosité, tant narrative que langagière, qui en font un auteur majeur.
Je corrige: MAJEUR car tout est majuscules chez Peace, à savoir le style, la noirceur des personnages, le sexe qui ressemble à une bagarre de rue, la morosité des paysages désolés d'un Yorkshire qui entre dans une crise économique qui le laissera déconfit, la corruption des flics comme la rapacité de la presse, la douleur comme la colère.

On ne respire que rarement à plein poumons dans 1974 car lors des rares fois où la tension dramatique retombe, on est confronté à la véritable "
tempête sous un crâne" qu'essuie Ed Dunford, le narrateur, personnage pas forcément sympathique mais qui va finir par oublier sa quête égoïste de reconnaissance. Une quête qui, paradoxalement, le maintenait en vie, à flots mais qui fera qu'on le choisira lui, et pas un autre, pour porter des chapeaux bien trop grands.

Et c'est bien là que le pessimisme de Peace prend tout son sens: aucun rachat n'est possible, aucun mea culpa n'a de valeur car celui qui sait et qui veut que la vérité éclate sera broyé, détruit, désintégré. Affectivement, moralement, psychologiquement, physiquement. Ceux qui sont en face, qui détiennent le pouvoir, drapés dans une respectabilité factice, ne feront pas de quartier si on se dresse devant eux d'autant plus qu'ils ne reculent  pas devant le sacrifice d'innocents.

En outre, dans la troisième et dernière partie de son roman, Peace a, en 50 pages de pure violence hallucinatoire, mais, et j'insiste, aucunement gratuite, composé un véritable requiem où la violence policière, la vengeance ou le règlement de comptes touchent à l'insoutenable.
Pour finir, car il est aussi éprouvant de lire ce livre que d'écrire sur lui, quelques mots sur le style. Peace semble souvent scander son texte, usant à foison de phrases non verbales, de répétitions sonnant comme des leitmotivs obsédant, de descriptions évocatrices comme, par exemple, celles consacrées à ces quartiers ouvriers du nord de l'Angleterre, de scènes provoquant notre colère à l'image de l'épisode de la destruction du camp de gitans.
Le tout à un rythme toujours soutenu jusqu'à la dernière phrase: "
A 130 km à l'heure"... 

1974 (1974, 1999) de David Peace (trad. Daniel Lemoine), Rivages/Noir (2004), 395 pages 
Par cynic63 - Publié dans : Noir britannique
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Mercredi 18 novembre 2009 3 18 /11 /Nov /2009 06:00
Pour bien commencer la journée, quelques magnifiques photos et une vieille vidéo musicale...

Hier soir, je lisais le dernier papier de Jean-Marc sur Actu-du-Noir(link ) dans lequel il évoquait un documentaire, en toute évidence, excellent consacré à Donald Westlake. Il nous renvoyait, à la fin de son article, au blog du réalisateur, Antoine Garceau
Faîtes-y un tour si vous aimez les cinémas. Je dis bien 'LES" car vous découvrirez de magnifiques clichés de salles, de façades, d'entrées, de guichets de cinémas. Prenez le temps, ça vaut le coup.Les grands écran (link) .

Comme cela fait quand même longtemps que je n'ai pas parlé de Rock and Roll ici, sauf pour évoquer les trop nombreuses disparitions de cette année, je joins une petite vidéo d'un obscur et culte groupe des années 60 dont je parlerai bien plus longuement, un excellent documentaire leur ayant été consacré l'an dernier.
Une trajectoire fulgurante, une musique sauvage à souhait, la proto-histoire du punk 10 ans avant, The Monks étaient considérés comme les "anti-Beatles" en 1966.
En attendant de revenir sur cette comète américaine sixties égarée dans l'Allemagne encore coupée en deux, un petit aperçu. Comme ils le disaient eux-mêmes: "It's Monk time !!!"

 
Par cynic63 - Publié dans : coups de coeur/coups de gueule
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Lundi 16 novembre 2009 1 16 /11 /Nov /2009 19:00

Un bonheur de court roman que cet Adios Hemingway de Leonardo Padura. Moins de 150 pages et pourtant un réel voyage en compagnie de son héros récurrent Mario Conde dans une double quête de vérité et d'identité.

Conde n'est désormais plus policier. Il consacre maintenant son temps à essayer, un peu en vain, d'écrire et s'assure un modeste revenu en recherchant des livres anciens pour le compte d'un ami.
Son ancien collègue Manuel Palacios, débordé par des affaires criminelles de plus en plus prenantes, lui propose une enquête d'un genre particulier. Un orage d'une rare violence a touché la Finca Vigia, la demeure d'Ernest Hemingway, et arraché un très gros manguier. Rien d'extraordinaire sauf que les restes d'un homme ont été découverts à cette occasion. Les premiers éléments indiquent que ce dernier a été tué au début des années soixante et, surtout, qu'il devait s'agir d'un Américain car un insigne du FBI se trouvait à ses côtés. De là à soupçonner l'écrivain mort lui aussi depuis 40 ans...
Fasciné par l'auteur du Vieil homme et la mer, entretenant avec ce dernier une relation d'amour-haine ambigüe et obsédante depuis le jour où, enfant, il est persuadé de l'avoir vu descendre de son bateau, Mario Conde accepte bien évidemment de se consacrer à ce cas, quitte à égratigner l'icône adorée des Cubains. Ayant carte blanche pour pénétrer dans tous les recoins de la demeure, qui est devenue un musée à la gloire du prix Nobel, l'ex-flic va rechercher le moindre indice, la moindre trace et tenter d'interroger tous ceux, encore vivants, qui l'auraient connu. Et ses investigations vont le ramener en octobre 1958, quelques jours avant qu'Hemingway ne quitte Cuba...

Padura a construit son récit en choisissant une narration à deux voix: la première adopte le point-de-vue de Conde et s'inscrit bien sûr dans le "présent" du récit; la seconde se focalise sur Hemingway et nous renvoie à la fin des années cinquante, juste avant la victoire de la Révolution castriste.

Un choix qui trouve grâce à mes yeux pour plusieurs raisons.
D'abord parce qu'il permet à Padura de ménager ses effets, de tenir le lecteur en haleine, en ne dévoilant que par petites touches les clés permettant d'ouvrir cette véritable boîte de Pandore. Une réussite de construction car, si le roman ne propose pas de chapitres au sens strict, on ne se perd jamais entre le passé et le présent, la vision d'Hemingway et celle de Conde.

De plus, et c'est peut-être là l'essentiel, c'est par ce biais que Padura parvient ainsi à donner du corps comme de la profondeur à ses "héros", le fictif comme le réel. Des héros bien complexes comme un Conde, pratiquement obsédé par sa quête de la vérité, lié de manière indéfectible à ses amis de jeunesse Carlos ou le Conejo mais épris de Tamara, son amour depuis la jeunesse, dont il ne sait pas si elle reviendra d'un séjour en Italie.
On découvre, dans le même ordre idée, un Hemingway ambivalent: misanthrope et généreux, lâche et courageux, antipathique et attachant. Un homme capable de détruire son amitié avec Dos Passos par envie et fatuité mais aussi susceptible de dépenser sans compter pour des Cubains rencontrés dans un village pauvre (on l'appelle d'ailleurs "Papa" et on l'aime même si c'était un "sale fils de pute").

Enfin, et cela découle du dernier point, on apprend à mieux connaître, grâce à la documentation rigoureuse rassemblée par Padura , ce géant de la littérature contemporaine qu'était Ernest Hemingway à travers un récit, certes né de l'imagination de l'auteur, mais qui le met en scène au crépuscule de sa vie, à un moment où il en est à l'heure des bilans, se préparant pour le grand voyage, ne supportant plus les privations que les années et la maladie lui imposent.

Un court roman, donc, mais aussi un bel exercice de réflexion sur la nature de l'écriture, de l'inspiration, de la gloire qui en découle, surtout quand Hemingway fait le bilan littéraire de sa vie, le tout dans une langue pleine de poésie simple, d'images évocatrices, véhiculant une nostalgie douce et jamais larmoyante. Et puis cette scène de la piscine avec Ava Gardner, nue, nageant telle une sirène, toujours présente, d'une façon que je me garde de dévoiler, dans la demeure quasiment sacrée... 
Un livre idéal pour une première approche de cet excellent écrivain. 

Adios Hemingway (2001) de Leonardo Padura (trad.René Solis), Métailié Suite (2005), 148 pages (également disponible en Points Policier)    

Par cynic63 - Publié dans : Noir latinos
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Samedi 14 novembre 2009 6 14 /11 /Nov /2009 16:20
Pas encore terminé le défi 2009 (link), initié par Catherine.
Il me reste un peu plus d'un mois pour aller au bout et je devrais y arriver.

Ceci étant, je me suis inscrit pour un autre challenge qui court jusqu'à fin 2010:
 
Je vous renvoie au site de la personne qui l'organise. Vous y trouverez les modalités complètes quant à la participation.(link)
J'ai, pour ma part, décidé de commencer avec 4 romans dont le premier est Mildred Pierce de James M Cain.
J'en parlerai avant la fin de la semaine qui arrive... 
Par cynic63 - Publié dans : coups de coeur/coups de gueule
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Vendredi 13 novembre 2009 5 13 /11 /Nov /2009 16:20
Un petit post rapide en cette fin d'après-midi...

Lorsque j'ai inauguré la rubrique "Fallait pas l'inviter !", j'avais interviewé mon ami Patrick "Tad" Foulhoux, journaliste rock, entre autres, mais surtout grand animateur des chantiers sonores auvergnats. Eruption sonique...
Il nous avait expliqué en détails les raisons qui le poussaient à monter son projet de label indépendant et livré ses raisons d'espérer en la pérennité du dit projet.

Et bien, ça y est, c'est parti: la chose s'appelle "Pyromane Records"
Un joli logo, tout beau, bien rock and roll et qu'on espère voir fleurir un peu partout.

Les détails sur le myspace de la fine équipe composée de Tad, donc, mais aussi de son acolyte Manu.(link)
Un joli programme qui n'attend que deux choses: notre soutien et d'autres signatures pour étoffer un catalogue déjà alléchant. 

Bon, je reviens durant ce week end pour parler de Leonardo Padura, puis, plus tard, de James M Cain et d'Emmanuelle Urien .
Par cynic63 - Publié dans : rock and roll - Communauté : Le Monde du Rock
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Mercredi 11 novembre 2009 3 11 /11 /Nov /2009 18:50
Cela risque de devenir la discussion de fin d'automne sur la blogosphère du Noir.

La tétralogie de David Peace, devenue trilogie à l'écran, sort aujourd'hui en France.
D'abord destinée au petit écran en Grande-Bretagne et mise en scène par trois réalisateurs différents, l'adaptation arrive dans les salles obscures...
Je vais certainement aller voir le résultat par moi-même.

Je viens d'en entendre une excellente critique dans la non moins excellente émission Et pourtant elle tourne (link) et d'en lire un élogieux papier dans les Inrockuptibles (link), même si je suis souvent dubitatif quant à leurs avis cinématographiques, musicaux ou autres.
Un avis très négatif de Philippe qui l'avait vue sur petit écran.(link). (Il me corrigera si je me trompe).

En tous cas, comme j'aime beaucoup Peace, malgré la véritable épreuve que constitue la lecture de ses livres, cette sortie ciné ne peut qu'aiguiser ma curiosité.
A suivre donc... 
Par cynic63 - Publié dans : Ecran noir
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